HANOUNA

Le journal de bord

lundi 25 janvier 2016 par hanougabel

Durant cette Marche 2015 pour la dignité des sans logement, des migrants et des réfugiés, sont retranscrites mes impressions quotidiennes

Marche 2015 pour la dignité des sans logement, des migrants et des réfugiés

Fin août, je suis tranquillement en famille en Belgique lorsque je reçois le message d’Esmé, me demandant si j’étais prête à la rejoindre dans son projet de Marche, dont elle me parle depuis si longtemps. Dans un premier temps, il s’agit de dénoncer le traitement inhumain réservé aux Roms, et surtout aux enfants. Il est tout à fait évident pour moi que je vais lui répondre positivement ! De ce jour, le travail de préparation ne cessera pas jusqu’au jour "J". Puis, vu la situation des sans-logis – nommés par ce triste sigle "SDF"– celle des migrants, et des réfugiés, nous décidons d’élargir notre combat à ces populations également. Je reviens chez moi le 15 septembre, je repars chez Esmé du 17 au 20, afin de finaliser le projet. Achat de carte, et livre détaillé de France, bloc-note, stylos, lampes frontales... Á quatre pattes, nous planchons sur l’intinéraire, carte et livre étalés, nous calculons les kms à avaler. De retour chez moi, je n’ai plus que deux jours à consacrer à fond à notre aventure, car ma cousine belge doit arriver. Comme d’hab’, ce sera en plein boum. Heureusement, elle et moi c’est une grande histoire et d’amour, et d’engagement. Nous échangerons beaucoup à ce propos.

Un été, ce fut le rassemblement aux châtaigniers du Vigan, la ville où j’habite, avec les "alternatifs", et nos amis "Arc-en-ciel" de la Ressourcerie, en pleine tempête, mais rien de comparable avec l’année suivante. En 2014, nous avions alors vécu un mercredi 17 septembre à jamais gravé dans nos mémoires, et surtout dans celles de mes amis de St Laurent-Le-Minier, tristement sinistrés. L’année 2015 nous aura donné le bonheur de vivre ensemble le début de l’aventure en faveur des délaissés, car la cousinette ne peut rester plus lontemps en France, pour marcher avec nous, elle doit reprendre le train pour la Belgique. Un peu avant la Marche, vers le 20 septembre, coup de fil des RG après l’envoi de l’info à la Préfecture concernant la marche. Il faut envoyer en copie l’itinéraire jusqu’à la route d’Uzès. Le 30, coup de fil dans la montagne en pleine cueillette des champignons en famille : puisque véhicule il y aura, l’itinéraire choisi n’est pas le bon, à cause des rues en sens unique. Nous convenons alors ensemble du parcours. En rentrant, je file sur internet pour envoyer la correction. Je rappelle pour préciser que nous nous retrouverons devant la gare.

Départ de la Marche le 2 octobre entre 16 et 17 heures à la gare de Nîmes

Mes amis Christine et Marc nous ont donc emmenées à Nîmes, ma cousine et moi, et nous y attendons Esmé et JC devant la gare. Les voici en compagnie de Thierry. Arrivent en fourgon les amis Sylvie et Nanard, les gitans de Camargue (St Laurent d’Aigouze), et Régina qui s’est jointe à eux. Puis, les reporters catalans espagnols. Nous posons la banderole, nous déplions le drapeau de la liberté. Suivent Patricia, Muriel et Dominique, Philippe et Véro. Nous démarrons après 17h.

Nous étions plus que prévu, mais bien moins qu’espéré !

Le cortège longe le boulevard du Sergent Triaire, et poursuit la marche tout au long du boulevard Talabot, jusqu’à l’ancienne Route d’Uzès.

Marc lance les slogans, "un toit c’est un droit", "expulsez les préjugés, pas les émigrés", "pas d’enfant à la rue" ! Si JC ouvre la marche avec la voiture et la caravane bardée de stickers, notre ange gardien des RG est encore plus avant jusqu’à la fin du parcours. Nous aurons distribué quelques flyers, discuté avec l’un ou l’autre des "passants qui passent" afin d’expliquer la raison de cette action. Á un punk doté d’une magnifique crête rouge, qui s’intéresse à notre banderole, nous donnons les précisions attendues. Et nous aurons eu le bonheur d’être soutenus et encouragés sur place, et sur le parcours. par les klaxons complices, même de la part d’un chauffeur de bus, qui a l’air sensible à notre action.

C’est la saison des au revoir, nous empruntons la route d’Uzès, direction la "campagne". Nous nous arrêtons au bord de la route, sur une petite aire de repos après St Nicolas. Chips, pâtes, pâté, champignons, oeufs, fromage... et installons la caravane pour la nuit. Ou, plutôt, JC installe la caravane après être apparu en... pyjama ! Là, ça vaut la photo, je ne me gêne pas, au milieu des rires bon enfant. Un gitan en pyjama, du jamais vu ! Le vrai et simple bonheur, quoi, hôtel et restaurant mille étoiles, dont le ciel est magnifiquement parsemé, d’ailleurs. Une ode à la solidarité.

PS : une nouvelle fois, JC nous a montré son talent de marchand de sable, la caravane embaume le gaz.

Le 3 octobre

La nuit fut agitée, malgré l’heure tout à fait raisonnable du coucher. L’odeur de gaz (merci JC) nous incommode, et, sans doute, nous aide aussi à nous endormir ! Vers 4 h, des phares me sortent du sommeil, je reste vigilante, on ne sait jamais. Branle-bas de combat dans la caravane, tout le monde est réveillé, et nous allons prendre le frais ( !) collectivement. Nous nous recouchons dans la bonne humeur. Sylvie s’en rendra compte, qui nous entend nous esc laffer, Esmé et moi. Des gamines ! Dès 6 h 30, nous émergeons. Lorsque nous sortons, nous trouvons un bon feu préparé avec amour par Nanard, tandis que Sylvie a préparé le café. La veille, pour libérer la caravane en vue de la nuit, nous avions transbahuté ce qu’elle contenait dans le véhicule. Sous la pluie, nous procédons à l’inverse au petit matin, et nous prenons un petit déjeuner plus conséquent dans un bar de St Quentin la Poterie, où nous retrouve Pierre qui nous recevra avec Céline à son Musée des Roulottes. Au cours d’un nouvel aller-retour pour tansporter nourriture et PC, je glisse sur le "paillasson" en fer devant la maison. Pour éviter le vol plané en avant, je me raidis, comme d’habitude, et finis sur mon fondement, traversée par une douleur insupportable au niveau des lombaires, comme paralysée tout à coup, et surtout, à deux doigts de tomber dans les pommes pour la deuxième fois de ma vie ! La première fois, il y a plus de vingt ans, ce fut une chute à cheval qui causa alors mon "malaise". Mes anges gardiens m’aident à me relever, je me pose sur un canapé, le cerveau embrouillé, les mouches lumineuses parasitant ma vue. Cela va durer un moment. Durant ce temps, Sylvie et Esmé préparent sans moi le déjeuner, à ma honte, je ne pourrais faire un pas.

Le repas est excellent, belle et bonne salade, plat de riz, et gâteau qu’a gentiment préparé Céline. Vient le moment de tenter de se connecter à internet, afin de poster nos photos, et de trouver celles des autres. Pas une sinécure ! Muriel, JC, Régina, merci. Séquence émotion, mais c’est aussi l’occasion de fou-rires, lorsque nous retombons sur la photo témoin du gitan en pyjama. En effet, JC en pyjama, bleu de sucroît, c’est quelque chose ! La journée passe vite, connexions limitées, chacun son tour. Céline a préparé le souper. Nous dégustons un super bon potage, des saucisses et des courgettes, sans compter le fromage et la compote. Nous nous préparons à nous rendre à Alès, où nous comptons parcourir le marché. Deux gars de chez Brann doivent nous rejoindre alors.

Le 4 octobre

Levées à 7h15. Esmé prépare le feu. En attendant que JC soit réveillé et démarre le groupe électrogène, elle confectionne un café de fortune : des dosettes qui trempent dans de l’eau chaude ! Lorsque JC arrive pour nous permettre de profiter d’un peu d’électricité, nous le recevons comme le Sauveur ! Un peu de stress, car connexion difficile. Brève toilette, nous prenons enfin la route. Je prends des photos chaque fois que nous découvrons un panneau indicateur ! Grégory et Kader arrivent à Alès avant nous, ils ont voyagé toute la nuit, et nous attendent devant la mairie. Nous les rejoignons vers 11h. Nous posons les banderoles, la nôtre et celle du 115 du Particulier, et nous coiffons des casques de l’ami Brann. Nous n’oublions pas le drapeau de la liberté. Photos, évidemment. Toujours devant l’hôtel de ville, nous avons dressé les tables et préparé le repas, à l’aide du réchaud. Alès ville morte. Nous sommes dimanche, il est vrai. Un homme qui promène son chien nous aborde, se demandant ce que nous faisons là, et ce qui se passe. Nous lui expliquons le but de notre action, et il se confie. Á la rue il y a encore deux ans, il a enfin obtenu un appartement. Il nous assure qu’il a vraiment été aidé par la commune, et que l’équipe est plutôt tolérante. Nous nous dirigeons vers le bar situé sur cette place de la mairie où nous avons installé notre "banquet", mais les gens qui sont là sont juste réunis en famille, ils viennent d’acheter, et le local est encore en plein travaux. Toutefois, nous pourrons profiter des toilettes. Puis, une jeune femme, accompagnée de ses deux filles nous aborde. Nous échangeons un moment, elle nous souhaite bonne route. Nous mangeons, et Kader nous offre le café... qui réveille ! Le Payou arrive, il est en quelque sorte le lien entre la commune et la mairie. Il nous amène pain et viennoiseries. Le marché a bien lieu demain nous confirme-t-il, mais nous ne nous y rendrons pas. Pour nos véhicules, c’est un trop grand risque de les abandonner tandis que nous tournons pour échanger avec les commerçants, et les clients. Par contre, ce que nous souhaitions, c’était une table ronde, et/ou quelque échange que ce soit, qui n’aura pas lieu. Des jeunes discutent également avec Grégory. Nous replions le matériel, nous saluons nos deux jeunes amis qui reprennent la route vers le village du 115, et nous montons au-dessus de la Grand-Combe. Nous sommes fatigués, les nuits ne sont pas vraiment reposantes, et le temps menace. Nous nous arrêtons pour goûter, comme les gosses. Sylvie et Nanard nous quittent, et nous continuons notre route en direction de Mende, jusqu’à un endroit désert et paisible. Nous avons légèrement changé notre itinéraire, car nous avons dû réétudier le parcours, vu que nous allons à Lille, Calais, et Roubaix, ce qui n’était pas prévu. Là où nous nous sommes posés, nous découvrons des châtaignes de fameuse taille, dont nous faisons la cueillette avec envie ! Mais nous sommes trop près de la route. Nous décidons de pousser un peu plus loin. Un coin suffisamment loin de la route pour être tranquilles, mais pas trop isolé. Il est à peine 21h lorsque, à bout, nous nous couchons, comme les poules ! Nous serons dérangés par trois fois par le même véhicule. Méfiants, nous continuons un peu notre route. La nuit est agitée, ce qui soutient ma tête est aussi dur qu’un oreiller SNCF ! Et les idées virevoltent, sans me laisser de répit. En nous réveillant, nous nous apercevrons que nous sommes au col de la Jalcreste, 832m, garés en face d’un hôtel. Un hôtel au bord de la route ? Cela signifie un bon café et... des toilettes dignes de ce nom ! Nous pouvons enfin travailler un peu. Je prépare le journal de la veille, Esmé se connecte, toujours difficilement. Vu la météo, nous poursuivons notre route : il pleut, et la fatigue de nuits en pointillés commence à bien entamer notre plein d’énergie. Puisque nous n’avons pas de rendez vous avant Mende, autant s’en approcher, prendre contact avec quelqu’un de la mairie, et chercher à obtenir une entrevue avec un responsable, afin d’expliquer notre action et l’accueil espéré. Petite halte pour respirer, nous nous accordons une récréation cueillette de champignons. JC trouve un beau cèpe, que nous mangeons en omelette à Espagnac, juste à côté d’une école dont nous saluons les élèves en récréation. Un p’tit café au bar du coin, et nous nous engageons vers Mende. Nous avons bien l’intention de nous faire entendre. En arrivant, nous découvrons une aire pour camping-car, où nous espérons nous poser, mais ceux qui sont présents se demandent si on nous laissera faire, précisant que la police passe plusieurs fois par soirée et par nuit. Il nous faut une autorisation spéciale et exceptionnelle, que nous obtiendrons facilement en mairie où l’accueil est plus que cordial, chaleureux. La personne qui nous reçoit accepte même de demander un rendez-vous pour nous à l’élu à la culture. Nous comptons rester au moins deux jours, nous pouvons donc attendre. Nous avons repéré les locaux de Midi Libre. Demain, prospection ! Une bonne soupe préparée par JC nous revigore. Il fait humide, et il pleuvine par intermittence. Le nuit sera relativement reposante.

Le 5 octobre

Réveil matinal (on s’refait pas !), direction bar pour un bon café. Les infos de la boîte rectangulaire juste au-dessus de notre table sont dégoulinantes (c’est le cas de le dire) de la commisération des journalistes, comme des politiques. Quand même, vingt morts suite à des inondations dans un pays dit civilisé, ça fait pas sérieux. Si ?! Nous sommes contactées par les RG de Lozère. Courtoisie. Petite visite prévue. Nous allons prospecter auprès de Midi Libre, comme prévu. Nous laissons un flyer de la Marche, et nous obtenons la promesse... que le message de notre demande sera délivré. Nous ne demandons qu’à voir !

Le 6 octobre

Nous attendons l’appel de la mairie, ainsi que de Midi Libre, en vain. Je tente à plusieurs reprises de me connecter puis de poster des photos sur mon mur FB, peine perdue, le journal seul passera. Pendant ce temps, Esmé et JC sont allés faire quelques courses. Le repas sera excellent : chou braisé. Petit repos. Toujours aussi déterminées pour ne pas dire têtues, nous retournons dans l’après-midi à la mairie. Où en est notre demande ? La personne rencontrée nous assure avoir fait le nécessaire, mais l’élu est surbooké. Toutefois, notre demande est toujours d’actualité. Nous attendrons donc. Autant la personne de la mairie est accueillante, et s’excuse presque pour l’élu qui n’a pu encore nous octroyer un peu de temps, autant les personnes qui travaillent au Midi Libre où nous nous rendons à nouveau également, nous livrent une réponse décevante, ils ne traiteront pas le sujet. Nous aurons plus de chance à l’Office du Tourisme, où nous allons nous renseigner sur l’existence de radios locales. Accueil sympa, nous nous sentons écoutés et guidés. Nous obtenons les coordonnées des trois radios qui émettent sur la région, 48FM, Eaux Vives, et Totem. Bingo ! Aussitôt dit aussitôt fait, coup de fil, et rendez-vous pris pour demain, 10h, midi, et 15h. Nous décidons de jouer sur la concurrence en allant prospecter auprès de Lozère Nouvelle, l’autre organe de presse. Fermé. Il est 17h30, fermeture à 17h... Nous tâcherons d’y retourner demain matin aux aurores, avant la première interview. Le représentant des RG viendra bien, et nous discuterons d’une manière presque chaleureuse ensemble. Il reprendra contact avant notre départ, pour voir si tout va bien, et préviendra ses collègues de Haute-Loire, comme l’avait fait pour lui son collègue du Gard. En soirée il pleuvine, nous aurons juste eu le temps de faire chauffer le repas, avant de nous calfeutrer dans la petite caravane, dont nous ne ressortirons que par intermittence. Á nouveau, il est bien tôt lorsque nous baissons la garde. Esmé souffre encore de son doigt de pied cassé, et son arthrose se rappelle à elle, tandis que je suis bien consciente des séquelles de ma chute à Uzès.

Le 7 octobre

Au journal Lozère Nouvelle, Esmé et moi sommes reçues chaleureusement également, mais ils sont en plein bouclage, la parution a lieu chaque vendredi. Qu’à cela ne tienne, ni eux ni nous ne sommes pressés, au moins en ce qui concerne l’info, puisque la Marche doit se poursuivre jusque fin novembre ! Nous proposons de faire un petit topo, sur lequel ils pourraient se baser, quitte à se téléphoner pour développer si besoin. Á 10 h, comme convenu, première interview de radio Eaux Vives. L’animateur reste encore un bon moment après avoir fermé le micro. Un peu avant midi, deux animateurs viennent à notre rencontre, l’un de radio Totem, l’autre de 48FM, une pierre deux coups, quoi. Esmé expliquera notre démarche, sa raison d’être, et répondra à leurs questions. Du coup, nous pouvons souffler un peu. Tout est dans les boîtes ! Direction une certaine chaîne de malbouffe, afin de pouvoir charger les différents appareils dont nous avons besoin. Mais c’est pas l’ambiance super détendue, et la connexion est quasiment nulle. Nous allons faire quelques courses (mini bouteille de gaz pour un peu de lumière, entre autres), puis mes co-aventuriers me déposent à l’Office du tourisme. J’y travaille un peu (journal, chargement de photos, mails), et j’achève de charger PC et téléphone portable. Á mon retour, l’exploitation continue : non seulement j’ai bossé comme une esclave à l’Office du Tourisme, mais en plus, je suis de corvée crêpes... alors que je n’aurais jamais eu l’idée de proposer moi-même de les faire ! Héhéhéhéhé...  Bon, j’avoue, mes amis méritaient bien cet "effort". D’autant que je me suis autant régalée qu’eux.

Nous aurons été régulièrement visités par la Police, municipale et nationale. Aujourd’hui, un agent de la municipale s’est étonné que nous soyons encore sur le terrain. Ce à quoi Esmé et JC ont répondu que nous avions encore l’autorisation de la mairie, et que, d’autre part, les RG étaient non seulement au courant, mais que l’un de ses agents était venu nous rendre visite. L’agent s’exclame alors "je n’ai donc plus rien à dire" !

Le 8 octobre

Ce matin, nous nous rendons au journal "Lozère Nouvelle", afin de remettre le topo convenu. Comme ma clé USB n’est pas fiable, j’ai emmené le PC, mais eux n’ont pas de clé sous la main non plus. Donc nous décidons que je leur enverrai le texte par mail, accompagné de photos. Nous nous attablons un petit moment au bar en face de l’Office du Tourisme, afin de bénéficier de leur connexion tout en prenant un bon café. Joindre l’utile à l’agréable, très important ! Une fois la tâche accomplie, nous rejoignons JC, que l’on retrouve installé au volant de la voiture, coiffé de sa casquette de "chauffeur de Maître". Direction Langogne. L’équipe municipale nous recevra donc le 9 octobre, demain donc, à 11h30, et doit prévenir la presse. Nous savons qu’il y a un camping municipal non loin, à Pradelles, où nous aurions eau et électricité, et connexion, nous dit-on. Nous embarquons jusqu’à la sortie de la ville, où JC et Esmé me déposent. Je marcherai pour cette dernière qui souffre trop de son arthrose, et des séquelles de son orteil cassé. Je pense à tous les exclus que l’on chasse où qu’ils soient, et que l’on oblige à marcher sans cesse. Sac à dos en place, contenant une bouteille d’eau pétillante légèrement salée. C’est pas que ce soit ma préférée, mais les autres sont trop lourdes. Savoir doser ses efforts... Il est presque 11h. Vers 11h30, j’arrive à Badaroux. Au bord de la route, l’église, magnifique. J’y entre, me recueille un moment, et allume une bougie que je ne peux payer (pas pris mes sous, Marie comprendra !), pile-poil devant Marie, triplement représentée. Une statue à droite, seule, une en face de moi, avec son petit, et un tableau à gauche. Pour une protestante, je suis "multiplement" rebelle. Je poursuis ma route, ça commence à tirer... Ben oui, ça monte, hein ?! Un croisement : tout droit, Langogne, vers le bas, Villefort et Bleymard. Quelle direction dois-je prendre ? J’appelle Esmé, ils sont en panne d’essence. Je marcherai encore un peu avant qu’ils ne viennent à ma rencontre. Il est presque quatorze heures lorsque je les vois arriver... mes sauveurs ! J’avoue avoir pris plusieurs fois le temps de me poser, pour des photos, mais également parce que mes vieilles jambes montraient quelques faiblesses. Ce matin, les douze kilomètres parcourus m’ont remis les idées en place. Nous nous rendons à Pradelles, près de Langogne, où la mairie décide d’ouvrir pour nous le camping municipal, fermé en fin de saison, afin que nous puissions nous connecter et profiter de l’électricité et de l’eau, même froide. Pas de connexion possible. Nous chercherons à nous connecter autrement, avec le matériel d’Esmé.

Le 9 octobre

Aujourd’hui, Esmé et moi avions donc rendez vous à la mairie de Langogne, petite ville de 3200 habitants, en fin de matinée. Nous sommes reçues par Jean-François Collange, Marc Oziol, adjoint au maire, et Bernadette Mourgues, conseillère municipale. Nous parlons bien le même langage, comme nous le supposions. Au cours de la discussion, ils nous apprennent que, non loin de là, à Chambon le Château, le CADA s’occupe de demandeurs d’asile, mais que la capacité d’accueil est à présent atteinte. La tradition d’accueil de la ville de Langogne est très aigue. Ainsi, ceux qui nous accueillent vont-ils prendre le relais, à petite échelle, certes, mais en ayant la certitude d’avoir fait leur part. Ainsi, la municipalité très investie dans l’aide au réfugiés, prépare les logements qui accueilleront quarante de ces familles.  Ici, l’hospitalité est une tradition telle que des solutions sont toujours trouvées lorsqu’une personne se retrouve sans logis. En proportion, la Lozère est le département qui offre le plus d’accueil que les autres départements. Bernadette est animée de la même folie que celle qui nous a motivées à entreprendre cette Marche, et nos actions en général.

Elle se dit révoltée par le manque de places d’hébergement, de ressources, d’accompagnement. Pour la dignité de ces personnes, il faudrait leur accorder le droit de travailler. Après tout, n’y a-t-il pas parmi eux des avocats, des carreleurs, etc. ? Ce ne sont pas les assistés pour lesquels on voudrait les faire passer, assure-t-elle.

La ville se vide, la ville se meurt... Ne faudrait-il pas se lancer le défi, et le relever en donnant du boulot, des logements à ces familles en détresse ? Et rassurer ainsi les propriétaires de ces logements vides qui ne trouvent plus locataires ou acquéreurs ? Une ville se serait lancée dans cette expérience, nous allons chercher laquelle. Les habitants seraient passés de 2000 à 5000, à la satisfaction de tous. Bernadette nous a bien plu avec ses idées que d’autres taxeraient d’utopistes ! Puisqu’elle nous a donné son mail, nous correspondrons ; mais, chacun de ceux qui nous suivent, qui nous lisent, peut, de son côté, lui écrire ici (bernadette.mourgues@yahoo.fr) afin de la remercier pour son humanité, son énergie, son amour des autres, et pour envoyer à cette belle équipe un maximum de soutien.

Après ces échanges, nous nous arrêtons pour manger dans un petit resto qui ne paie pas de mine, mais où nous nous régalons de la cuisine familiale. Ensuite, Esmé et moi profiterons de la connexion de l’Office du Tourisme, jusqu’au moment où une tornade revigorante fait irruption dans le local.
- Aaaah, s’exclame la petite dame qui, du coup, surprend tout le monde, c’est vous que je cherchais ! Ah bah, il semble bien qu’elle s’adresse à nous deux... Mag Van, notre amie FB a tenu sa promesse. Esmé l’emmène vers notre point de chute, tandis que je continue démarches et journal, pour les jours à venir. Je les rejoins enfin, c’est une vraie belle rencontre. Á peine nous quitte-t-elle qu’arrivent nos amis de St Laurent d’Aigouze, Nanard et Sylvie, accompagnés de leur fille "Cassou". Ceux qu’on appelle désormais les "jumeaux" sont ravis de se retrouver, et Cassou heureuse de nous revoir. Avec Sylvie, la complicité est bien là. En gros, c’est les clowns en folie ! La preuve en photos, et Esmé ne m’a pas ratée !

Tout à la fois notre salle à manger, notre salle de bain, et notre cuisine, la pièce qui nous abrite résonne de nos rires et de nos vannes. La belle et simple vie, quoi !

Le 10 octobre

Aujourd’hui, il faut que je mette des mots sur ma profonde colère. Autant dire que Sara, la protectrice des Gitans – donc des Roms – nous a guidés. En arrivant à St Etienne, non seulement nous venions chercher un véhicule plus apte pour suivre cette Marche qui a démarré le 2 octobre de Nîmes, mais nous cherchions où se cachaient les Roms. Nos amis erraient encore d’expulsion en expulsion depuis le mois de novembre de l’année précédente. J’étais alors restée trois semaines à leurs côtés avec Esmé. Au détour d’une route, les voilà. Chargés, éreintés, malades, frigorifiés. Décrire notre état de révolte et d’indignation est impossible... Décrire leur misère, idem. Nous décidons de les rejoindre là où ils se préparent à se cacher, s’abriter.

Nous faisons d’abord un détour chez d’autres qui ont été relogés, joie de s’étreindre à nouveau, jolie petite famille, jeune couple avec deux enfants magnifiques et travailleurs à l’école, qui parlent tellement bien français.

Nous allons ensuite faire quelques courses, pommes de terre, couches, eau, avec nos deniers, ou plutôt les deniers d’Esmé, comme d’hab’... et filons vers l’endroit où la quinzaine de familles s’est réfugiée. Les agents des forces de désordre public étaient non loin, hélas ! Personne ne dit qu’ils ne les auront pas expulsés avant 22 h, comme ils en ont le droit. Pays gouvernés par des sadiques, j’en ai marre, mais vraiment marre... Populations alibi, boucs émissaires, comme le sont les SDF, que tant de salopards d’hypocrites prennent tout à coup comme alibi pour rejeter ceux qu’ils appellent les réfugiés. Sauf que les Roms NE SONT PAS des réfugiés, mais des Européens, qui ont le droit de circuler, comme tout autre Européen. Et quand bien même ! Alors, oui, je suis en colère, très en colère, à nouveau, aujourd’hui. Comment pouvons-nous les aider ? Nous ne pouvons supporter seuls ces dépenses sur un long terme, pas assez de revenus pour de trop nombreuses et lourdes charges. Et nous portons sur nos frêles épaules une Marche non sponsorisée, et surtout pas subventionnée. Marche qui, d’ailleurs, stagnera un peu plus longtemps que d’habitude, non pour qu’on se pose un peu, mais pour agir, et en attendant notre "joli beau" futur véhicule de logistique. Alors, nous décidons de lancer un appel aux dons... que nous reste-t-il comme autre solution ?

Le 11 octobre

Nous avons été entendus. Des mouvements, organismes, assos, et des particuliers ont réagi assez rapidement. Petites sommes ou plus élevées, couvertures, casseroles, etc., sont proposées. Brann a décidé de descendre nous amener lui aussi ce genre de matériel. Nous serons heureux de faire enfin sa connaissance, ainsi que celle de sa compagne. Nous convenons alors d’une manifestation devant la Préfecture, le jeudi 15 octobre à 15h, afin de sensibiliser le Préfet, mais surtout d’exiger de lui une solution humaine aux besoins de nos amis Roms. "Plus d’enfant à la rue" devient notre leitmotiv. En fin de journée, Nanard, Sylvie et Cassou nous quittent. Nous avons le cœur un peu gros, mais ils tâcheront de nous rejoindre à Lille début novembre. Depuis que nous sommes arrivés chez JC, la petite caravane m’est destinée pour la nuit. Si la température n’y est pas très élevée en général, on y dort justement bien. C’est se lever qui est plus difficile, se défaire du duvet, et affronter l’humidité du brouillard stéphanois ! Nous travaillerons encore tard aujourd’hui, mails aux Préfets, aux organes de presse, réponse aux coups de fil nombreux...

Le 12 octobre

Les dons commencent à arriver, provenant de nos familles et d’amis. De plus, l’asso dont nous avons rencontré un des membres chez Johana et Minou, après avoir reçu elle aussi des dons, est en train d’effectuer un beau travail également. Nous nous voyons demain. En fin d’aprèm’, nous avions rendez vous sur le parking d’une grande surface de Firminy avec "Minute Papillon", qui est arrivée avec des sacs emplis de couvertures, linge, etc. Les fleurs de la solidarité qui poussent sur le buisson de l’amour... ou l’inverse, c’est selon. Pourtant, ce soir, je suis d’humeur morose. Bien sûr, la misère de ces personnes démunies, qui dorment qui sait où, cachées dans les bois, sans doute encore. Bien sûr, la préoccupation de ces enfants dans le froid. Mais également, des chagrins plus égoïstes, ma petite sœur, il y a maintenant un peu plus de 4 ans, et mon compagnon à 4 pattes, mon beau Toofou, il y a 2 mois et demi. La fatigue n’aide en rien le moral.

Le 13 octobre

Branle-bas de combat ce matin, après le coup de fil de la Préf’, faut remplir absolument le formulaire d’autorisation de manif. On descend à St Etienne, et voilà le formulaire rempli, et triplement paraphé ! Et remis aussitôt au service concerné.

Dans la foulée, ayant trouvé une des mamans rom en sortant, nous filons à la pharmacie. Esmé se procure de quoi soigner les jumelles enrhumées, Doliprane et pommade pour frictionner la poitrine des enfants.

Entre-temps, interview téléphonique ce matin par Jean Vilain de radio Larzac, radio libre et engagée.

Ensuite courses pour le déjeuner, nous avons des invités de marque en la personne de Brann et sa compagne, qui nous amènent tentes, couvertures, etc. En les attendant, la potée (chou, pommes de terre, carottes, petit salé) pourra mijoter à l’aise.

Coup de fil de notre ami Nanard, nous aurons encore des tentes, des tapis de sol, et des rouleaux de plastic.

Réception du matériel à l’arrivée des amis, tri et chargement de ce nous amènerons cet aprèm’ au groupe dans les bois.

Nous retrouvons les membres de la nouvelle asso, ils sont sur le pied de guerre, fin dynamiques et prêts ; on embarque tout dans le camion de Brann, et on file vers les bois. Esmé et moi traversons la "plaine" qui mène au bois en direction de nos amis, qui éclatent de rire, et nous étreignent, tandis que les gosses nous sautent dans les bras, Tous, hommes femmes et enfants veulent leurs bisous, ç’en est un vrai bonheur. On se connaît bien maintenant, tant et tant que, contrairement à l’an dernier, ils ne se bousculent plus pour être servis, ils partagent, et nous ramènent même ce qu’ils ne veulent pas, car ils ont trié ce qui leur était nécessaire, et surtout ce dont ils avaient besoin immédiatement. Nous garderons le tout jusqu’à la prochaine fois.

Nous présentons les membres de l’asso "Sainté les yeux du cœur" à nos amis roms afin que, lorsque nous continuerons notre Marche, ils sachent à qui ils ont à faire, et que l’estime et le respect s’installent réciproquement. J’épluche une orange pour le petit David au regard coquin, tandis qu’une petite puce serre très fort les peluches que JC vient de lui donner. JC et Esmé pomponnent, comme d’habitude, rapidement suivis par Lucette, Olga et Christine !

Nous les laissons, nous reviendrons vite, évidemment.

Ce soir, les membres de l’asso nous rejoindrons chez JC. Nous mangerons ensemble, nous échangerons, nous rirons à gorge déployée. Mon Dieu, comme l’amitié fait du bien, et l’amour des autres qui nous réunit. Ce cocon nous requinque. Oui, je suis consciente que ces mots, ces expressions peuvent paraître "bisounours"... et pourtant.

Le 14 octobre

Ce matin, nous nous demandons ce qu’est devenu le reste du groupe que nous suivions l’an dernier. Un coup de fil à Olga de "La gueule noire » de St Etienne apprend à Esméralda qu’ils sont installés dans un squat que nous essaierons d’aller visiter.... si les résidents n’en sont pas expulsés entre-temps.

Quant à nos amis de l’asso, nous devons les aider à l’officialiser, ils viendront aujourd’hui, et Esmé s’en occupera. Brann et JC sont partis chez Nanard chercher du matériel offert par son patron, qui tient le magasin de stock américain d’Aigues-Mortes.

Esmé reçoit un coup de fil provenant de la Préf,’ afin de convenir d’un rendez vous avec un responsable, en l’occurrence le chef de cabinet. La rencontre est fixée à 15h pétantes. Et même si c’est pour une demi heure seulement, c’est déjà bien assez, concision et clarté seront de rigueur.

Cet aprèm’ donc, Christine arrive avec Christelle, et nous nous attelons à la tâche, aidées d’Esmé qui connaît bien le sujet. Les statuts sont ainsi créés.

Les hommes rentrent tard, fatigués, mais le camion est plein. Thierry est un ange, et Nanard, son acolyte, aussi !

Le 15 octobre

Il pleut... Se lever dans le froid et l’humidité, pas facile, mais nos pensées volent vers nos amis roms, et les enfants surtout.

Dès que nous avons réussi à émerger, les hommes déchargent le camion de Brann.

Esmé tente encore une fois d’obtenir un contact avec le journaliste de FR3, y a comme une erreur dans l’adresse-mail. Mais il sera là avec sa collègue, et interviewera Esmé après avoir pris des images, tandis qu’elle est en RV avec le chef du cabinet du Préfet, accompagnée de Brann, Lucette, et un jeune homme rom du groupe.

Vers 13h, nous préparons des banderoles, sur lesquelles nous avons inscrit "mineurs à la rue, Etat hors-la-loi". Nous filons assez rapidement, car il faut que nous allions répéter à nos amis roms qu’ils doivent se rendre devant la Préfecture où nous nous tiendrons également. Ils nous apprennent que, ce matin même, la Police municipale est passée afin de les déloger.

Nous déployons la banderole de la Marche, ainsi que celles qui pointent du doigt les manquements des pouvoirs publics, et celle du 115 du Particulier. Les poussettes, les couvertures, et tout ce qui constitue les maigres richesses de ces familles, s’étalent sur le trottoir devant la Préfecture. Houria nous rejoint, joie de la revoir, et d’autres personnes militantes. Il fait froid. Tandis que la délégation est reçue, des gosses pleurent, d’autres rient, d’autres dansent,,, comme le petit David que j’accompagne, ainsi que deux autres choupinous, et la dame âgée qui cherche tant le contact. Très tactile, la mami ! Le temps s’étire. Les petites mains se glissent dans les gants des parents.... et de ceux d’Esmé, plus tard ! Une mami serre contre elle le plus jeune des enfants, à peine un an, et la jeune maman ferme le manteau de la dame sur le petit, ainsi "encoconné" (expression du midi !). Les jumelles de Valentin sont malades, l’une d’elles est recroquevillée dans la poussette. Avec nos doigts gelés, nous tenons vaillamment tour à tour une des banderoles dénonçant l’Etat.

La délégation revient enfin. Esmé explique aux journalistes que, comme prévu, rien n’est ressorti des échanges. Nous en sommes au même point que l’an dernier... ou pire ! Va falloir porter plainte contre le maire. Brann explique au groupe qu’il ne faut surtout pas céder au harcèlement policier. Au niveau scolaire, comment les enfants pourraient-ils suivre une scolarité normale dans ces conditions ? Expulsions, intimidations, dégradations de biens, y compris les cartables, disent certains...

Ils prennent le chemin d’un autre lieu, sous un tunnel, à St Etienne. Nous filons leur faire une soupe que nous leur apporterons demain. Pendant qu’elle cuit, JC leur amène toiles de tentes, tapis de sol (afin d’isoler), etc.

Á leur retour, nous mangeons tous ensemble chez JC avec Lucette, et les deux jeunes gens qui nous avaient rejoint.

Le 16 octobre

Brann et Olga sont sur le départ, la séparation est supportable parce que nous savons que nous allons les retrouver dans une quinzaine de jours, au village qu’ils gèrent ensemble.

Consolation pour JC, il va aller chercher son nouveau tout beau camion, son jouet tant attendu ! Et, du coup, nous pourrons à nouveau compter sur la logistique durant notre marche. Et voilà qu’il revient avec son rutilant camion blanc que nous étrennons rapidement en allant faire quelques courses. JC va l’isoler, l’habiller, et mardi, nous repartirons dans notre périple, direction Moulins, dont nous n’avons d’ailleurs aucun signe, malgré le mail envoyé à la mairie.

Mais auparavant, nous aurons quelques jours pour prendre des nouvelles de nos amis roms, et nous pourrons leur apporter encore pommes de terre, couches, eau, lait, ainsi que vêtements et couvertures reçus pour eux. Il fait froid sur St Etienne, qu’est-ce que ça va être cet hiver...

Et puis, lundi, nous prendrons le temps de conseiller nos amies de l’association "Sainté les yeux du cœur", afin que soient rédigés leurs statuts, et que la relève soit prête. Ainsi, lorsque nous poursuivrons notre route, nos amis roms pourront compter sur d’autres soutiens.

Le 17 octobre

Dès le matin, JC se met à la tâche, il s’agit que le camion soit prêt pour mardi. Assez rapidement, le véhicule se transforme. Il y a des gens doués et efficaces ! Et je me dis que la vie est sympa car j’aurai alors "MES" appartements, dans la petite caravane que tractera le camion.

Les hommes bossent, les femmes itou, de leur côté. Esmé a posté sur FB une lettre rédigée pour Vera Jourová, Commissaire Européenne en charge de la Justice, et moi, je gère la liste de soutien ouverte sur la page du groupe créé par Brann, afin d’y inscrire les noms qui tombent nombreux ces derniers jours. De plus, je continue à tenir le journal de bord à jour.

Le 19 octobre

En début d’après-midi, nous nous rendons chez Christine afin de peaufiner l’installation de l’association "Sainté les yeux du cœur". Idées, conseils, échanges sur de nombreux détails et précisions supplémentaires. Nous sommes relativement nombreux puisque, chez Christine, nous attendent Jean-Christophe et son compagnon, ainsi que Christelle. Jean-François nous rejoint, accompagné de sa fille, ainsi que Vanessa et sa petite nièce. Et voilà que résonne le téléphone. Ludo, qui s’est rendu auprès de nos amis roms installés sous le tunnel où passent les trains, notamment de marchandises et TER, nous apprend que les agents des forces de l’ordre sont passés, leur ont assuré qu’ils reviendraient une demi heure plus tard vérifier qu’ils avaient bien déguerpi... sinon... ils s’occuperaient d’eux. La menace fut claire, ils lacéreraient leurs tentes. Sauf qu’il vaut mieux pas, car c’est un prêt du 115 du Particulier ! La réunion est vite écourtée, nous filons en laissant Christine et Vanessa au standard ! Esmé rassure le groupe de Roms, ils ne seront pas expulsés ce soir, d’autant qu’aucun des agents n’a présenté un quelconque papier qui ressemble à un ordre d’expulsion. Ce sont juste des agents qui font du zèle, aux bottes des bien-pensants. Nous restons un moment avec eux, discutant avec les mamans, embrassant les enfants, tandis que Ludo, Jean-François et JC expliquent aux hommes qu’ils ne craignent rien, et qu’ils doivent rester sur place en attendant de trouver une autre solution. Une chose est sûre, là où ils sont, c’est un couloir humide et froid, sujet à tous les courants d’air. Nous revenons chez Christelle terminer notre réunion, et nous nous quittons, le cœur un peu serré à l’idée de laisser derrière nous ces familles et cette asso toute neuve. Mais nous avons confiance, les personnes de cette asso sont très investies, et savent que, même de loin, nous serons là pour les soutenir, et qu’Esmé sera toujours de bon conseil. En soirée, nous gambergeons pas mal. Il faut vraiment que les choses bougent, il faut qu’on trouve le moyen de booster les hautes instances, afin que cessent ces méthodes barbares d’un autre âge, tortures cruelles et indignes.

Le 20 octobre

Branle-bas de combat ! Le jour est arrivé de reprendre la route. Chargement du camion, et derniers post sur FB. Nous posons les photos de la veille, et mettons en ligne l’adresse mail de la mairie de St Etienne, en espérant qu’un grand nombre de personnes écrira au maire, pour lui dire toute l’indignation qu’elles ressentent concernant ses méthodes et sa politique.

La route défile, et les images aussi, celles des derniers jours, des dernières visions de ces gosses à la rue, et celles de ces militants déterminés, qui continueront le combat après notre départ.

Nous en croisons des vaches, blondes, tachetées, grandes, grosses, petites, des taureaux, des chevaux drapés de leur manteau chaud, ce qui m’amuse. Esmé m’apprend, que ce sont des chevaux de course. Des chevaux Gordini ?!!! Arf... Nous nous installons sur une aire de camping-car à Marcilly, après Feurs, ce qui nous donne l’occasion de trouver quelques jeux de mots enfantins, certes, mais qui nous amusent... Dites-le avec des Feurs Laisse Feurs Quoi ? Feurs ! Ah ben ça, c’est Feurs alors !

"Y caille », c’est le moins qu’on puisse dire ! La brume est plus qu’humide. Pas de source électrique pour brancher le chauffage dans le camion et la petite caravane... Mais, c’est que je m’étais habituée au confort, moi ! Bon ben, solidaire avec nos amis roms alors. Comme lorsque j’avais rejoint les "mal logés" sur le Canal St Martin, à l’Appel d’Augustin Legrand, avec ma fille aînée, et que nous nous étions bien gelé les pieds et le reste ! Et que j’avais compris dans ma chair combien souffraient les SDF, même si je l’imaginais auparavant. Mais, rien de tel que de vivre les choses concrètement.

Le 21 octobre

Le réveil est difficile après une nuit humide et glaciale, mais reprendre la route, et rencontrer à nouveau brume, vaches, chevaux et discussions avec Esmé et JC, tout cela redonne la pêche.

Lorsque nous prenons notre café du matin au "Bar des sports", nous tombons sur une dame d’une gentillesse extraordinaire, qui nous chouchoute, et qui parle avec un certain accent qui nous semble bien familier... le même ou presque que les amis que nous avons entourés à St Etienne ces derniers jours. Hasard ?

Pour le repas de midi, nous sommes à La Palisse. Nous tombons en extase, la ville est superbe. Châteaux, maisons à colombages, ponts magnifiquement "ciselés"... et un accueil adorable à l’office du tourisme, comme à la médiathèque, où nous pouvons enfin nous connecter. Des uns et des autres, nous obtenons les coordonnées de radios, et d’organes de presse écrite de la région. Messages envoyés, nous espérons une suite.

Mieux que rien, mais un peu dépités quand même, sur l’aire de camping nous n’aurons pas le droit d’utiliser plus de quatre jetons pour autant d’heures d’électricité. En effet, les jetons étant utilisables dans certaines autres villes, les gens ne les rendaient donc pas. Par contre, complètement dégoûtés d’être agressés verbalement par un homme qui nous demande sur un ton plus que ferme de ne pas rester là où nous nous sommes garés, le temps du repas. Nous venons de mettre le premier jeton, nous attendrons la fin du délai, puis nous irons sagement nous garer juste en face de la borne, en attendant que notre interlocuteur vienne faire la vidange de son camping-car.

Demain, Moulins, dont nous n’avons aucune nouvelle, malgré un courriel de rappel.

Le 22 octobre

Nous aurions pu attendre longtemps l’homme de la veille, il ne se représente que ce matin, assurant qu’il n’avait jamais voulu nous agresser, et que ce n’est pas de sa faute s’il a une grosse voix !

Sur la route qui nous conduit vers Moulins, nous croisons un radar en deuil, à Neuilly sur Allier. Suffisamment rare pour le signaler !

Le paysage est embrumé, les vaches blondes, et drôlement costaudes pour certaines, les maisons pittoresques, de belles fermes aux pierres magnifiques.

Nous signalons à nos jeunes amis que nous sommes proches d’eux. Nous espérons les voir en soirée. Mais le rendez-vous avec eux, comme avec la ville, n’aura pas lieu. D’abord, nous n’avons toujours pas de réponse de la mairie. Belle leçon de correction ! Ensuite, la Médiathèque ne daigne pas ouvrir sa porte automatique devant nos pas. Sans doute ferme-t-elle entre midi et deux heures. Mais l’affiche précisant les horaires nous apprend que le public est reçu de 10h à 18h. Nous sommes donc dans les temps. Je découvre un numéro de téléphone, que je compose. Mon interlocutrice m’affirme que "ce n’est pas ouvert au public". Damned ! une Médiathèque pour personne ? Puis, elle me demande qui je suis ! Le dialogue de sourds éclairci, je comprends enfin que ce matin exceptionnellement, la Médiathèque n’ouvre pas ses portes au public. Sauf que c’est affiché nulle part. Cela commence à faire beaucoup, comme si on devait forcer des... portes ! Pas de nouvelles de nos amis. Nous apprendrons en soirée que le portable a fait son boulot de messager trop tard. Et puis, nous ne trouvons pas où nous garer, ou alors dans des endroits douteux, ou trop éloignés du centre. Nous tournons un peu, mais, alertée par son sixième sens, Esmé estime que la ville n’est vraiment pas assez accueillante.

Nous filons plus loin. Ici et là, nous nous apercevons que de nombreuses maisons sont signalées "à vendre".

Nous nous arrêterons à Nevers, éblouis par la beauté de la ville. Nous trouverons assez facilement une aire de camping encore ouverte. C’est un réel bonheur de découvrir que nous pouvons faire la vaisselle à l’eau chaude et.... prendre une douche ! Enfin. Et, cerise sur le gâteau, nous pourrons également profiter d’une bonne connexion, et de la fée électricité, donc voir clair. Qui plus est, nous pourrons même chauffer un peu nos "appartements". C’est l’extase totale !

En soirée, nous faisons la connaissance d’un jeune homme qui se présente à Esmé comme étant SDF. Nous soupçonnons plus qu’un état d’isolement ; il semble abîmé au niveau psy également. Nous lui proposons notre aide, mais il est réticent. Par contre, comme nous regrettons de ne pas avoir ne serait-ce qu’une toile de tente avec nous ! La sienne est dans un état plus que lamentable, et ne tient qu’avec des cordes de récup’.

Je fais le tour du net pour dégoter les radios sur place ou dans la région. J’envoie mails, ou messages sur leur site. Nous sommes également informés par une amie journaliste d’Esmé que nous pouvons nous adresser au journal "Le Progrès".

Demain sera un autre jour...

Le 23 octobre

Réveil matinal, l’atmosphère est sèche, et j’ai bien profité de la tiédeur ambiante... Limite si j’ai pas hiberné !

En milieu de matinée, Esmé et JC émettent le désir d’aller visiter la magnifique cathédrale que nous apercevons de notre terrain de camping, afin de rendre visite à Bernadette. Oui, Bernadette Soubirou. Ben quoi, on peut être d’origine protestante, et se laisser embarquer dans des traditions cathos, hein ?! Paraît que ça s’appelle "tolérance", cet état d’esprit... Moi, j’ajouterais curiosité. "Bah, on va pas à la mairie ?", m’enquiètejeuh... Comme mes compagnons d’aventure semblent insister, je les suis. Grand bien nous fasse. Faut vraiment que je me mette une fois pour toutes dans ma p’tite tête qu’Esmé a un flair infaillible, et que je me mette en quête d’un instinct tout neuf ! En effet, lorsque nous arrivons en haut de la rue qui mène à la cathédrale, nous découvrons un attroupement composé de personnes presque toutes vêtues de couleur sombre. Micro, pupitre... Un enterrement ? Nous nous apercevons que quelqu’un est en train de prononcer un discours. Nous tendons l’oreille. Sans doute un hommage à quelque grand personnage qui vient de rejoindre tant d’autres dans le monde parallèle des disparus.

En réalité, l’hommage rendu par le député officialise la fin de la rénovation dont a bénéficié la grande tour durant 10 ans. Très intéressant retour sur le passé, belles idées faisant allusion à la solidarité, au but commun, qu’il soit spirituel, social, intellectuel... D’autres ont pris la parole auparavant, alors que nous n’étions pas encore sur place, et d’autres la prendront ensuite. Tour à tour intervention du Préfet de la Nièvre, du Maire de Nevers, du sénateur, du député... et sans doute, mais nous n’étions pas encore arrivés, du curé.

Esmé remarque la dame qui tend le micro aux personnes qui prononcent les discours. C’est une journaliste de RCF. Nous l’abordons à la suite de la cérémonie, tandis que la visite de la tour commence pour les volontaires, dont JC qui décide de monter les 314 marches (nous précise-t-il en redescendant !). Elle nous écoute, tente de joindre des collègues, et, finalement nous oriente vers un Collectif qui cible l’aide aux exclus, de tous bords, écho à notre action. Nous les contacterons afin de les rencontrer. Du coup, nous devrons rester plus longtemps que prévu.

Nous approchons deux journalistes de France 3 qui filment l’événement.

Elles sont d’un abord plus que sympa. La plus "fluette", celle qui porte la caméra, genre d’appareil à rester bossu à vie, me fait penser à ma fille aînée, même silhouette, même fardeau, tandis que le beau sourire spontané de sa collègue me rappelle ma cadette. Les deux jeunes journalistes, quoi que surbookées actuellement, s’intéressent à notre sujet. Nous aurons quand même le temps de convenir de nous rencontrer sur le retour, une fois la marche terminée.

Alors que nous échangeons sur la raison de notre action, une voiture passe dont elles hèlent aussitôt le chauffeur, afin de l’arrêter. C’est le photographe du Journal du Centre. Nous lui exposons, à lui aussi, notre action, et il nous propose de nous rendre dans les locaux du journal, après nous en avoir indiqué la localisation.

La camerawoman nous raconte une expérience émouvante vécue lors d’une période de grand froid, durant laquelle une dame âgée avait été bloquée au septième étage de son immeuble, canalisations gelées de surcroît, sans aide aucune, et de personne. La température, redevenue plus clémente, avait tout dégelé, générant une inondation par-dessus laquelle une autre période de froid avait transformé le sol de l’appartement en patinoire. La vieille dame était restée ainsi bloquée trois semaines. Nous n’en avons pas su d’avantage, car le boulot les a rappelées à l’ordre : il leur fallait interviewer l’un ou l’autre des visiteurs qui redescendaient de la tour. De son côté, Jean Claude a discuté avec le Préfet de la Nièvre, qui lui confie être originaire de la Loire. Il semble intéressé par notre démarche que lui présente JC, et nous invite (nous croyons rêver !) à le rencontrer à Clamecy, lorsque nous reprendrons la route. D’itinéraire précis en changement constants, nous nous adapterons, encore une fois ! Certains détours valent le coup pour conduire des luttes aussi importantes que la défense des opprimés, quels qu’ils soient. Le Préfet nous propose de suivre les autres personne au pot d’inauguration.

Dans l’histoire, nous n’avons pas trouvé Bernadette ! Une dame aussi élégante que gentille nous accueille, et nous explique que la dépouille de la "sainte" ne gît pas dans la cathédrale, et nous indique l’endroit où la trouver, ainsi que la grotte.

Déjeuner. Notre jeune protégé passe au moment où nous nous mettons à table, JC l’invite à partager notre repas. Je crois que, s’il avait pu avaler le contenant comme le contenu... Visiblement, il avait faim !

Dans l’après-midi, nous nous rendons au Journal du Centre. Accueil très sympa aussi. La personne qui nous reçoit prévient sa collègue qui se déplace aussitôt. Interview détendue, photos en extérieur.

Nous filons rendre visite à Bernadette. Une blanche statuette est agenouillée, face à la grotte doucement éclairée par la lueur de multiples bougies. Tiens, la protestante en allumera une également ! Deux, même...

L’émotion m’attend à l’intérieur de la chapelle. Non (je l’avoue) à propos de la personne étendue elle-même, si sainte fut-elle, si simple, si engagée dans la charité. Non. Cette gisante dont on a entretenu le corps, en faisant disparaître les traces du temps grâce à quelque procédé d’embellissement... j’aurais rêvé la même attention pour ma bien-aimée disparue... Mais, je sais, cela me l’aurait-il rendue ?!

Le 24 octobre

Cela fait un peu plus de trois semaines que nous sommes en mouvement. C’est le WE. Et ça fait du bien une pause...

Ce matin, mes amis vont faire un tour au marché, tandis que je peaufine le journal.

Après le déjeuner, j’appelle Christiane, de la CIMADE, à Nevers, dont la journaliste de RCF nous donné les coordonnées hier. Elle fait preuve d’écoute et de disponibilité malgré le contexte difficile : du Collectif réunissant sept associations, dont la CIMADE, elle est seule sur place. Des autres membres, l’un est à l’étranger, l’autre à un rendez vous familial... Et le travail en ce moment ne manque pas. Mais elle assure qu’elle viendra vers 16 h.

Effectivement, elle nous rejoint au camping. Surbookée, mais à l’écoute. Nous avons bien le même but que le Collectif, l’aide et le soutien s’étend à TOUTE personne vivant l’exclusion. Nous comparons nos expériences, nos luttes, nos manifs devant nos Préfectures respectives. Mêmes constats, même réponses. Nous parlons Humanité, ils répondent réglementation. Christiane nous parle du festival des migrants, partout et notamment à Nevers. Cela se passera du 14 au 29 novembre. Dommage, on sera loin. Par contre, à Lille... Qui sait ?

Nous avons à peine aperçu notre jeune protégé, vers midi, et nous n’entendons pas son poste dans le local des douches, comme tous les soirs. Que devient-il ?

Le 26 octobre

Départ matinal direction Clamecy, après que le Sous-Préfet ait bien confirmé au téléphone à Jean-Claude le rendez vous qu’il lui avait donné. Arrivés à l’entrée de la ville, Esmé l’appelle afin de savoir où il nous attend et à quelle heure. Il nous prie de l’attendre à 11h45 sur le parking devant la "Collégiale"... dont la tour est le presque clone de celle de Nevers, moins haute, mais plus travaillée. Un homme tente de répondre à nos questions, mais nous demande d’excuser son peu de culture à ce propos. Il pense que les marches de la tour sont au nombre de deux cent quarante quatre. Il travaillait dans le bois flotté, et nous explique le nombre de stères transportés par voie fluviale, sur un support de grande largeur, et long de 75m (sauf à Clamecy car le fleuve était trop sinueux, donc 35 mètres suffisaient), et il nous incite à aller voir le Musée concernant cette activité.

Une fois qu’il nous a rejoints, le Sous-Préfet corrige légèrement l’homme qui nous avait renseignés. Les marches de la tour sont au nombre de trois cent cinquante cinq. Avons-nous visité la Collégiale ? Avons-nous remarqué sa particularité ? "Á part le drapeau sur le clocher", dis-je. Ben justement, c’est bien ça... J’en reste baba, surtout lorsqu’il précise que c’est le signe d’un engagement républicain depuis la nuit des temps ou presque ! Séparation de l’Eglise et de l’Etat "quidizé" ! Aurons-nous le temps de visiter plus avant la ville ? Nous n’en savons rien, mais nous devons nous rendre à Auxerre afin de nous rapprocher de Brann. Monsieur le Préfet nous emmène dans son petit jardin, tomates en fin de vie, rosiers, écluse et canards (qu’il nourrit régulièrement de pain sec), puis nous reçoit dans son bureau, café et jus de fruit. Nous lui expliquons le but de notre action, notre détermination à lutter contre une politique qui jette les enfants à la rue. Il hoche la tête. Lorsque Esmé relate son entrevue avec le chef du cabinet du Préfet de la Loire, il ne peut prendre parti contre son collègue, mais nous rappelle l’état d’esprit de gauche de la région dont F. Mitterrand est issu (Château-Chinon), et souligne le fait que les SDF soient inexistants, d’abord parce que la ville est désertifiée, ensuite parce que ces personnes sont plutôt parties vers l’une ou l’autre des grandes villes. Il laisse échapper que la Préfète de l’an dernier à St Etienne est quelqu’un qui fait bien son boulot... Oulah... Ensuite, il s’intéresse poliment à chacun de nos parcours, accorde à JC l’autorisation de prendre deux photos.

Nous allons manger un morceau, puis direction Auxerre, où nous nous garons près d’un skate parc. Nous découvrons rapidement les locaux de France-Bleu, que nous envahirons aussitôt. Nous laissons un flyer, ils nous rappelleront, nous assurent-ils, mais nous ne sommes pas convaincus. En traversant la ville tandis que je me suis attablée pour prendre des notes, Esmé et JC apprennent qu’une autre Marche est attendue...

Nous ne ressentons pas à notre encontre l’accueil attendu, du moins espéré.

Esmé décide de poursuivre la route, et de pousser directement chez Brann, où nous arriverons en début de soirée. Entre-temps, nous cherchons la bonne route, multipliant les coups de fil à notre ami. Après coup, nous nous rendons compte que le chemin n’était pas si difficile à trouver, mais il fait nuit, ce qui n’arrange pas les choses.

Découverte. Tout est prévu : Les caravanes, chambres et salon personnels, la cuisine collective (gérée par l’incomparable Patrick), les camions de maraude, et de collecte, les locaux, l’un pour entreposer les conserves, l’autre pour tenir au froid la nourriture collectée chaque jour, et dont le trop plein est distribué quotidiennement, la salle de restauration, les toilettes sèches, la salle de douche... L’origine du bruit "pétaradant" qui avait tout de suite alerté les oreilles, est expliquée par notre hôte, le coupable est le groupe électrogène, au fond du terrain, qui alimente le village, quelques heures en matinée, puis en soirée jusqu’à 23h.

Une caravane m’est attribuée, où je serai plus à l’aise que dans celle de notre Marche, car plus grande.

Nous soupons, pas superstitieux du tout, malgré les 13 personnes attablées. Le repas, presque pantagruélique, nous rassasie vraiment. Puis, petite soirée tranquille et conviviale.

Le 27 octobre

Réveil serein. En sortant de la caravane, je suis surprise par l’atmosphère agréablement douce. Le foulard et le gilet sont vraiment de trop. Nous finissons notre café lorsque apparaît Kader, l’ami venu à notre rencontre lorsque nous étions à Alès. Joie de se retrouver. Nous échangeons les nouvelles. Il nous accompagnera à Calais.

Nous découvrons l’organisation du village, le matinal Philippe, qui part tôt chercher le pain et autres viennoiseries, le tout aussi matinal Vincent qui ramasse les œufs, vide les poubelles et autres joyeusetés...

Dans la matinée, avec Myriam, je fais le chemin entre le village et Villebéon (environ 4km), et nous discutons de tout, et notamment des difficultés et autres épreuves que la vie nous réserve. Elle a eu sa part, et émerge tout juste. Quelle chance elle a d’avoir cette force de caractère qui l’aide à toujours relever la tête !

Nous étions parties pour effectuer le tri au vestiaire, mais nous reviendrons bredouilles, les propriétaires de la maison entreposant les vêtements semblent être absents. Nous saurons, en y retournant l’après-midi, conduites par Thierry, que Steeve était occupé à meuler le sol de la cuisine. Heather, son épouse, nous fait part d’une info bien intéressante, son projet, à propos d’une banque alternative, basée en Angleterre, si j’ai bien compris. J’irai voir sur le net.

Nous travaillons jusque vers 17h à continuer le tri et le rangement. En revenant je me connecte quelques minutes, en retraçant la journée dans le journal.

Au milieu d’étincelles de joie ( !), Brann et JC sont occupés à fabriquer les piquets manquants des tentes qu’Esmé a triées.

Le souper est copieux et excellent, je me régale avec la soupe et la purée de pommes de terre carottes, ainsi que le fromage.

Á midi, Esmé retrouve Muriel, une dame qui se trouve être une cousine proche du côté de leur père à chacune. Elles échangent avec bonheur, aussitôt complices. Nous souperons encore ensemble, avec les résidents du village, et Muriel nous promet de nous cuisiner le lendemain soir une "zoumi", le plat des pauvres que les manouches confectionnent ensemble.

Le 28 octobre

La pluie s’est invitée en nocturne, et a joué du djembé une bonne partie de la nuit sur le toit de la caravane. Savoir dormir en rythme ne se commande pas !

Milieu de matinée, je pars avec Myriam travailler à nouveau au vestiaire, chez Steeve et Haether. Nous avançons considérablement le boulot, et nous sommes fières de nous.

Pendant ce temps-là, Esmé et JC ont aidé certains dans leurs démarches administratives, puis sont allés rechercher une caravane prêtée par Brann à un paysan qui s’était retrouvé dans la galère suite à un bail cassé. Ensuite, ils sont allés récupérer des tubes à scier de manière à remplacer les piquets manquants des tentes que nous devons amener à Calais, et JC les a meulés afin de ne pas percer la toile. Dans l’après-midi, un couple amène des cartons entiers de vêtements Il faut qu’on parte à Calais avec des camions remplis de tout ce qui sera utile à ceux que nous allons rencontrer. Esmé et JC se mettent au tri.

En soirée, je remarque que les "puits" de lumière de la salle de restauration sont éclairés d’une douce lueur rose saumon. Je me précipite sur mon appareil, et je commence à prendre des photos du ciel magnifié par les nuances du soleil couchant. Brian me propose de monter sur le toit d’un camion afin de voler quelques images des nuages colorés, et des morceaux du firmament virant peu à peu au turquoise.

Le 29 octobre

La nuit fut fraîche et humide, mais il n’a pas plu. Juste une brume légère au lever. Par contre, des bruits incongrus m’ont réveillée, comme la nuit précédente. Apparemment, je ne suis pas la seule à avoir été incommodée, et les résidents soupçonne un ancien de revenir là où il fut reçu.

En milieu de matinée, Brann reçoit au village un "couple" d’agents de forces de l’ordre. Juste avant de partir, ils finissent par demander à parler à Esmé, le dialogue de sourds s’instaure alors. Elle leur explique le but de notre Marche, elle aborde le côté humain, ils se retranchent derrière le droit au retrait, le secret professionnel, l’interdiction de parler politique dans l’exercice de leurs fonctions. Ils ne peuvent ni approuver, ni contredire les mots contenus dans les réponses d’Esmé à leurs questions, qui les dérangent. Mais à ce genre d’exercice, Esmé est habituée, gardant espoir qu’un déclic se fera un jour dans le cœur et les tripes de l’un de ses interlocuteurs.

Le tri des cartons déposés la veille par le couple de retraités se poursuit, en vue du séjour à Calais.

Au début du repas, un jeune homme arrive, accueilli au village, comme tant d’autres avant lui, et comme beaucoup d’autres ensuite, certainement. Chacun est mis d’office au courant des règles, simples mais strictes, et est invité à les accepter, sinon libre de s’en retourner, cela évite bien des soucis. Vivre en collectivité n’est certes pas facile, mais apporte en contrepartie, sécurité et chaleur humaine. Certains parfois ne supportent pas la proximité, la "promiscuité", les règles, ou viennent le temps de poser des questions, sans qu’on sache exactement à qui cela va servir... ni par qui ils sont envoyés.

En fin d’aprèm’, un autre jeune homme un peu plus âgé se présente, et sera reçu de même. Les deux jeunes gens n’ont pas eu un parcours facile, et les épreuves de la vie ne les ont pas ratés (du moins, c’est ce qu’il racontent), comme beaucoup d’entre nous, comme tous ceux qui sont en galère, à la rue ou hébergés au village.

En soirée, Muriel se met au boulot avec Esmé, sous l’oeil intéressé de Patrick. Dans l’hilarité et les taquineries presque enfantines.Pour vingt personnes, elles ont épluché quatre kilos d’oignons qu’elles ont fait suer (comme les cons !) dans une marmite, et fait dorer sans laisser caraméliser, auxquels elles ont ajouté une grosse boîte de tomates concentrées non diluées, bien mélangées aux oignons, et quatre cubes émiettés de volailles, quatre autres étant réservés pour la fin. Elles y ont jeté la viande (cela peut être des restes, du lard ou des steacks hachés), et le tout a mijoté à feu doux sous surveillance, agrémenté d’épices (surtout paprika), sel, poivre, le tout dans dix ou douze litres d’eau chaude, l’assaisonnement étant régulièrement ajusté, jusqu’à ce qu’une couleur rouge homogène soit atteinte. Puis, elles ont ajouté les quatre cubes restants (entiers) dans le bouillon, et environ entre six cents cinquante grammes de vermicelle. Ensuite... nous avons tous dégusté avec délectation !

Le 30 octobre

Oulah... ça pique le matin au réveil : "cinq degrés, pas plus", précise Philippe.

Je file avec lui vers 10h30, nous allons chercher quelques vivres invendus à Intermarché, puis, le temps de revenir au village pour trier tout ça, nous repartons chez une vieille dame qui héberge et emploie des personnes atteintes de handicap (trisomie), et s’auto-gère comme elle peut, canards, oies, jars, vaches, poules, pintades, dindons, lapins, chevaux, et... des lamas ! Et des chiens de toutes tailles.

Difficile de se connecter, donc difficile de poster le journal sur FB.

L’après-midi s’est passé à réfléchir au trajet, et à notre séjour à Calais et à Lille. Les hommes, quant à eux, ont chargé le camion de Brann avec les tableaux pour les écoles de fortune là-bas.

Le 31 octobre

Dans la matinée, j’accompagne à nouveau Philippe. En rentrant, je n’ose m’approcher des cartons afin d’aider Philippe à trier, j’ai trop peur des guêpes en nombre, qui s’affairent autour des raisins, tomates, et autres aubergines. Le nid entier a dû se déplacer, ma parole...

Avant le repas de midi, j’ai un peu de temps pour m’occuper du deuxième tome de ma trilogie. Cela fait deux jours que je m’y attarde un peu. Cela fait du bien de s’évader, ne serait-ce que quelques instants.

Pendant ce temps, les préparatifs en vue de notre visite à Calais se poursuivent.

L’après-midi est très occupé.

Esmé et moi aidons Patrick, notre cuistot chéri, à préparer la soupe du soir. Vient le moment de trier les cartons de chaussures chaudes, que nous emmènerons donc demain. Nombreuses sont les orphelines, malheureusement.

Le souper est le moment de se détendre, les rires et les vannes fusent, l’ambiance est plus que bon enfant, c’est vraiment la joie d’être ensemble, tous connectés.

Le 1er novembre

Ce matin, le tri se poursuit pour Esmé et Stéphane, notre "mi-grand" de nous préféré ! Chaussures, manteaux, ainsi que vêtements d’enfants en vue du départ pour Calais.

Nous "vadrouillons" sur le site des 8000 tambours, que nous devons rejoindre le 29 novembre, afin de nous informer correctement et précisément sur leur planning et leur timing.

Le jour "j" est arrivé, ainsi que l’heure ! Nous embarquons tous, Brann et Alex dans un camion du 115 du Particulier lourd de tout ce que nous y avons entreposé, Esmé, JC et moi dans le nôtre, chacun tractant une caravane.

Le voyage nous semble un peu long, comme nos attelages. Nous décidons de passer la nuit sur une aire d’autoroute non loin de Calais (environ 80 kms), sur le parking des camions. L’atmosphère nous semble moins froide ici, faut dire que l’humidité y est absente.

Je changerai d’avis en allant me coucher. La brume aidant, la sensation glacée est plutôt piquante !

Avant, nous allons tous poser infos et impressions sur FB, et découvrons le "costume" (pour ne pas écrire le manteau !) taillé sur mesure à Esmé, par des anciens "amis".

Certes, nous ne sommes pas des anges, et l’humain fait de nous des êtres imparfaits, mais quand même !

Nous rejoignons nos abris respectifs. Il est presque 2h. Impossible de dormir...

Après quelques "absences", je capitule, je dormirai dans une prochaine vie !

2 novembre

Il est 4h, je ne sais si Paris s’éveille, mais moi je le suis, réveillée.

Je vais maintenant expliquer ce dont nous avons été témoins, et que nous hésitions à publier, de peur de mettre des personnes en danger.

Nous nous étions donc arrêtés sur l’aire de St Hilaire-Cottes, heureux de pouvoir bénéficier d’une connexion. JC était allé se réfugier loin des femmes ( !) dans son fourgon, Alex et Brann dans leur caravane. Je triais les photos et je découvrais les articles, statuts et comm’ de personnes dénuées d’intérêt, m’attardant sur les échanges avec les amis, ce qui est tout de même plus encourageant. Esmé, qui était sortie quelques minutes, est venue me rapporter la conversation qu’elle avait surprise entre la caissière et un chauffeur de poids lourd étranger, en route pour l’Angleterre. De qui pouvait parler la caissière, sinon de migrants venus se cacher dans le camion du routier, lorsqu’elle lui demandait s’il avait obtenu qu’ils en descendent ? À la réponse affirmative du chauffeur, la caissière lui a conseillé un maximum de précautions, qu’il ferme bien son camion, etc., elle se chargeait de prévenir la gendarmerie. Il fallait que nous soyons les témoins, si quoi que ce soit se passait.

Il devait être environ minuit.

Nous avons rapidement remballé nos appareils, et sommes revenues jusqu’à notre convoi. Un groupe important de migrants, notamment des femmes, était agglutiné devant les portes de la remorque du poids lourd stationné à côté de nous. Nous sommes allées leur parler. Ils comptaient se rendre en Angleterre bien sûr ! Craignant pour eux des suites peu favorables (c’est le moins qu’on puisse dire !), nous leur laissons nos numéros de téléphone respectifs, afin qu’ils nous appellent en cas de besoin.

La nuit fut courte et fraîche, hantée par nos préoccupations à propos de ces personnes que nous imaginons effrayées, à bout de fatigue, et inconfortablement installées. Les réveils se succèdent, alors, de guerre lasse, je me lève vers 4h, bien décidée à bénéficier d’une bonne douche chaude.

Comme Brann est matinal aussi, nous prenons d’abord un café, et je lui raconte ce dont nous avons été témoins.

Une fois prête, je vadrouille sur le net, poste quelques photos.

Un peu plus tard, Esmé nous relatera les suites de l’affaire. Vers 6 heures, alors qu’elle est encore dans le fourgon, elle voit arriver les véhicules de la gendarmerie. Les agents ne se trompent pas de camion, d’où les migrants sont délogés sans violence. Libres, ils disparaissent comme ils sont arrivés, discrètement, et sans bruit, pour se cacher qui sait où. Et pour recommencer la nuit suivante, et encore, et encore, espérant provoquer la chance enfin.

Calais nous attend. Nous venons d’en avoir un avant goût.

François nous attend devant l’entrepôt qui amasse tout ce qui peut venir en aide aux migrants. Sylvain, qui nous fait l’honneur de la visite des lieux, se rend compte qu’il connaît Brann par l’intermédiaire de son papa. C’est là que nous faisons vraiment la connaissance de Peter, qui fait presque un scandale à propos du thé offert. Il nous distille alors un véritable cours sur le sujet.

Nous découvrons une large diversité, qui va du vêtement, en passant par la nourriture, les tentes, les jouets, au matériel plus technique, auxquels nous ajoutons nos "maigres" dons. Entassement indescriptible. Tour de Babel... Non, finalement, pas tant de représentants du monde, juste un peu la France, et beaucoup l’Angleterre... Nous répartissons ce que nous avons apporté sur des palettes, puis nous trions les fournitures scolaires préparées par les bénévoles de l’entrepôt et les nôtres, et nous procédons par lot, afin que chacune des six écoles reçoive celui qui lui revient.

Le cœur battant un peu plus fort que d’habitude, je monte dans le fourgon de JC avec Esmé. Nous prenons la route de ce qu’on appelle, faussement j’estime, la "jungle" de Calais. Je vais apprendre, plus tard, au cours de la lecture du livre de Arthur Frayer-Laleix "Dans la peau d’un migrant", que cette appellation de "jungle"vient du Pachtoune "jeungueul", qui veut dire "qui sort (ou qui habite) dans les bois. Á l’entrée, les cars de nos "gladiators" français, et le filtrage en vue duquel nous avons reçu une sorte de "laisser-passer" de l’association qui travaille pour les migrants. La soi-disant jungle est réellement une ville dans la ville, avec ses quartiers, ses rues, ses écoles, ses lieux religieux, et même ses commerces. En majorité, les sourires et les saluts nous accueillent, au fur et à mesure que nous pénétrons plus avant. Des visages, parfois, semblent plus fermés, mais comment ne pas le comprendre... Premier arrêt. Peter, notre guide, nous fait visiter l’école. Soudain, l’émotion me submerge, les yeux commencent à picoter, non que je sois triste, du tout. Difficile à transcrire, ce mélange "proustien", images de mon école en Afrique, et le constat de l’impossible-possible ! Ou comment être heureux de pas grand-chose, à moins que ce ne soit de l’essentiel ! Les tables et les bancs alignés, la bibliothèque, une fresque magnifique, et... un... piano !

Nous déchargeons le fourgon de Brann, dans lequel nous avons rangé les fournitures scolaires et les jouets, que nous déposons dans le local.

Si nous n’avons pas entendu "merci" 5000 fois, nous ne l’avons jamais entendu ! Et ces sourires... Non, je ne suis pas bisounours. Oui, je sais que des mafias se sont certainement constituées, comme partout dans d’autres territoires du genre, mais également comme dans notre belle société, d’ailleurs, et pas chez les plus apparemment "clean".

Nous entrons plus avant dans cette ville grouillante de vie. Ici, des enfants à vélo, là des ados en plein match de foot, ailleurs des adultes jouent au basket, relativement doués, visant un panier de fortune accroché à un poteau électrique.

Deuxième école, l’école laïque du chemin des Dunes, fermée. Peter va aller s’enquérir des raisons, et nous finirons par y pénétrer et y amener, là aussi, le matériel attendu, avec le sourire de notre pote, en prime.

Nous filons vers la troisième, plus petite, à côté d’une maison qui, si j’ai bien compris, est celle d’un responsable religieux, d’où sortent des psalmodies (terme tout à fait inadéquat lorsqu’il s’agit de prières musulmanes !), et nous distribuons, là aussi, livres, crayons, jouets...

Nous nous dirigeons vers la quatrième, et nous voilà garés devant ce que JC appellera le "Leclerc" local !

Tandis que nous attendons que Zimako (Jones) nous rejoigne afin de nous ouvrir l’école laïque, une petite fille aux airs espiègles attire notre attention. Esmé et moi avons la même réaction : oh, une petite Alicia ! Même regard coquinou, mêmes grands yeux noirs éveillés, même sourire enjôleur. Il nous reste quelques carreaux de chocolat dans le camion, je descends lui apporter de notre part à toutes deux. Elle sourit, et s’enfuit. Comme j’en trouve encore quelques carreaux plus tard, je lui en offre à nouveau, et son "merci" résonne comme un bonheur, d’autant qu’elle s’empresse de partager avec son petit frère.

Juste après, une dame s’approche du fourgon et s’adresse à JC dans une langue qu’il ne comprend pas. Je descends pour essayer de discuter avec elle, et je tente de baragouiner quelques mots d’anglais. Ouf, elle me comprend ! En fait, elle me demandait une paire de chaussures, les siennes sont trop légères, genre chaussures de ville en fin de vie. Et elle ne porte pas de chaussettes. Je lui explique que nous n’avons pas de vêtements pour adultes, mais que nous en avons laissé à l’entrepôt. Quand passeront-ils ? "I don’t know », réponds-je avec un accent parfait... tement hésitant ! Elle me sourit, et je poursuis maladroitement "I’m sorry, I’m sorry, I’m so sorry ». Et je le suis tellement. Impuissance, impuissance.

Nous apercevons enfin Peter accompagné de notre guide, Zimako. Il nous accueille chaleureusement, et nous explique qu’il cherche à convaincre les parents d’envoyer leurs enfants à l’école. Il a mis du temps, mais à présent, les parents sont heureux de voir partir leurs gamins le matin. Il pense, à juste titre, que l’éducation est une arme dans la société, surtout dans le contexte dans lequel ils baignent. Il nous explique également que certains résidents de cette ville pas comme les autres estiment que, si on ne leur apporte pas de la nourriture, c’est qu’on ne les aime pas, et rejettent alors les personnes qui cherchent à les aider.

Après nous avoir donné le lien de la page FB de son école, il se prête gentiment au jeu du portrait ! JC le met "en boîte", avec l’un, avec l’autre, en groupe...

https://www.facebook.com/groups/437668536434885/ ?fref=ts

Nous repartons la tête emplie de regards amicaux, de sourires, d’échanges enrichissants, malgré l’attitude fermée de quelques-uns. Il est vrai que nous ne sommes pas allés plus avant, au milieu d’un "Grigny la Grande Borne" de Calais, ou des "Pyramides" d’Evry, ou autres repaires mafieux.

Brann et Alex repartent au village, nous voilà "orphelins" de nos amis. Enfin, pas tout à fait... Peter passe un bout de soirée avec nous, et nous lui proposons de nous suivre à Lille.

Le soir, un ciel magnifique couronne notre émotion, et le lendemain matin, le même ciel nous offre ses encouragements par des couleurs quasi divines.

Le 3 novembre

Nous prenons la route tôt. Peter est donc de la partie.

Notre ami Pat nous attend. Il nous reçoit chaleureusement tous quatre dès notre arrivée, et cela durant notre séjour entier. Un grand, grand merci à lui.

Et voilà qu’en chemin, nous faisons halte sur une aire d’autoroute, où j’aurai la bonne idée d’oublier mon téléphone portable. Faire demi-tour sera bien inutile, il a disparu ! C’est là que, encore une fois, je mesure la générosité de Pat, qui me donne un "GSM", comme on dit en Belgique, un petit rouge et noir...

En Belgique, justement, nous y ferons une petite incursion, histoire de se procurer des bonnes choses.

Le 4 novembre

Les nouvelles du sud, qui n’étaient pas super gaies, sont maintenant préoccupantes. Le fils d’Esmé lui apprend que Maurice, qui vient de fêter ses 88 ans, a dû être hospitalisé, plutôt par sécurité, pensons-nous.

Après avoir été stationnaire, la santé du vieux monsieur se dégrade, au fur et à mesure que passe le temps. Esmé envisage de redescendre.

Le 5 novembre

Esmé a donc préféré rejoindre Arles, avec JC, afin de n’avoir aucun regret au cas où. Ils me confient Joya, leur chienne.

Mais, une fois de plus, il semble que Maurice a gagné contre la Dame à la faux ; il esquisse même le "V"4 de la victoire !

Et pourtant...

Le 6 novembre

En Maurice, nous perdons un homme que nous aimions.

Après avoir distribué vivres et autres produits de nécessité à l’association "Main dans la main", nous sommes chez Anne-Sophie, l’amie avocate de Brann, où j’apprends que mon oncle chéri est parti, lui aussi. Il rejoint donc son amour, ma tante Yvette. Mon cœur saigne...

Malgré cela, je me laisse porter par la soirée chaleureuse et conviviale.

Le 7 novembre

Branle-bas de combat chez notre hôte, il s’agit de faire cuire la soupe. Dans la cour, à gauche, le karcher, à droite, le potage. Cherchez l’erreur ! De là, Brann me fait remarquer les traces d’ une économie parallèle : un potager, des poules... Et le champs d’antennes sur les toits. Je prends le tout en photo.

Puis, Kader m’amène chez Pat, et m’y laisse. Je dois prendre la banderole, et le mégaphone. Pat, notre chauffeur, nous embarque pour la gare, Peter, Joya, et moi.

Après nous être "sustentés", nous nous plaçons vers 14h devant la gare de Flandres. Nous y retrouvons Philippe Lagatie, et quelques amis roms, dont deux pré-ados, qui animeront et mèneront la déambulation. Démarrage, 15h. Nous ne sommes pas nombreux... L’autre manif nous attend. Par contre, je m’attendais à un accueil plus bruyant... Ego, quand tu nous tiens ! Je m’interroge sur la nécessité de nous y imbriquer. Je finis par laisser la banderole et le mégaphone à d’autres mains. April et moi aidons Brann à installer la table où seront posés soupe et thé.

Bien fait pour mon Ego, au retour de la manif, je remarque Anne-So et ses copines placées en tête, où elles ont réussi à se faufiler. Derrière, la banderole du 115 du Particulier.

Nous restons un bon moment sur la place de la République, à donner qui, un bol de soupe, qui, une tasse de thé, et même deux tentes et un blouson. Nous avons l’impression que, seules les personnes à la rue se sentent invitées. Dommage... Sur la pancarte, pourtant, il est écrit "Soupe de l’amitié".

La soirée se poursuit entre amis, autour d’un bon repas. Puis Kader me ramène chez Pat, qui s’est chargé de Joya.

Le 8 novembre

Peter nous quitte, il va faire un tour chez des amis, à 80 kms environ, sur son vélo chargé à bloc, 70 ou 75 kg en équilibre.

Kader et Brann viennent me chercher, retour à Villebéon.

Merci encore, Pat, pour tes attentions, et ta générosité...

Le 9 novembre

Dès le matin, la fourmilière s’organise. Philippe va chercher le pain tôt dans la matinée, il ira chercher les invendus un peu plus tard.

Delphine, Aleks, et Antony prendront la route pour la coupe du bois. On leur prête une grande maison, où ils peuvent loger le temps de leur boulot.

Vincent s’occupe des poules, et des cochons. Joya court comme une dératée, folle de liberté.

La journée passe très vite, faut dire qu’on est tous bien occupés. Grâce à Brann, je peux me connecter en l’absence d’Esmé, qui a emmené la 4G. Je poste quelques commentaires et infos, je télécharge les photos de la manif sur le mur des autres. Je remarque que, en ce qui me concerne, je suis enceinte de mes luttes sur les photos !

En début de soirée, je vois Pat dit papat, notre cuistot, se préparer ; il va aller distribuer la soupe. Comme il me demande si je veux l’accompagner, je le suis volontiers. Nous nous garons en bas d’immeubles HLM.

Un groupe nous attend déjà, en gros une douzaine de personnes, de tout âge, de toute origine. Je demande aux personnes du groupe si je peux faire une photo, derrière elles, afin qu’on ne les reconnaisse pas. Elles me donnent leur accord. Je prendrai aussi deux clichés des immeubles d’où elles sont arrivées. Lorsque légumes et fruits sont distribués, il est temps de passer à la soupe. Á ma grande surprise, une seule personne restera, une maman avec qui j’échange quelques mots. Elle a deux enfants, deux filles, précise-t-elle. Et cela lui suffit, la vie devient trop difficile...

Le 10 novembre

Aujourd’hui, mes pensées volent vers Esmé et sa famille. Les obsèques de Maurice ont lieu à 10h. J’ai concocté un poème en son hommage. Je suis si triste de ne pas l’avoir revu...

Hier, tri et rangement dans la petite caravane dans laquelle j’ai mes "appartements". Aujourd’hui, c’est au tour des locaux communs du village, notamment à côté de la salle de restauration, pratiquement vidée, là où se déroulera le concert du WE.

Patricia, que je languissais de connaître, est arrivée en fin d’après-midi. Complicité immédiate, c’est une personne adorable. De plus, elle a l’accent du soleil.

Le 11 novembre

Esmé me manque, JC aussi... et pourtant, je n’ai vraiment pas le temps de m’ennuyer.

Aujourd’hui, nous avons continué à aménager les locaux de vie du site... le concert n’est pas loin. C’est un réel plaisir pour moi de vivre cet élan collectif. Bien sûr (encore une fois je ne suis pas bisounours) il y a toujours des "hic" dans une communauté, et rien n’est jamais parfait ; mais nous avons bossé de... concert, justement.

J’aime l’ambiance de ce village, j’aime l’humour de la plupart des résidents, et la fragilité de certains me touche. La manière de cadrer de Brann, le fondateur et responsable, ne supporte pas de compromis, mais l’efficacité dans l’organisation en découle, du coup, favorisant l’esprit de solidarité, me semble-t-il.

Joya, la chienne de mes amis, qu’ils m’ont confiée en partant pour entourer le beau Maurice, se comporte plutôt bien. Certes, c’est la plus fofolle de tous les chiens du village, mais elle est relativement obéissante et câline, et surtout, c’est une présence appréciée, même si elle me réveille la nuit lorsqu’elle se bat avec ses puces, ou se retourne. Faut dire que la caravane n’est pas large, son lit est donc au pied du mien.

Le 13 novembre

Tout semble se goupiller tranquille, La journée se déroule sous le mode préparatifs pour demain.

En soirée, je m’enferme dans mes "appartements", je veux prendre des news du monde, des miens, de mes amis, dont Esmé, en surfant sur le net, grâce au PC de Brann.

Antony vient me rappeler que je lui ai promis de soulager ses douleurs en faisant des points de pressions dans son dos. Je le suis dans la salle de vie, où le feu apporte un peu de chaleur, et assèche un peu l’atmosphère. Quelques-uns regardent le match à la télé. Tout à coup, flash spécial. Et l’horreur nous est livrée, brute et sans fard. Et l’angoisse monte. Elle monte. Mes enfants, ma famille, mes amis...

Je fonce sur FB. Il faut que je sache. Un premier message me rassure, puis suivra un autre que j’attendais avec impatience.

Le 14 novembre

Difficile de s’endormir, j’attends encore un autre message. Il arrivera dans la matinée. Me voilà rassurée, mes enfants vont bien, et grâce à un mail de mon jeune frère, je sais que tout va bien du côté des miens sur Paris.

Rangement et tri (et n’oublions pas les courses !) en vue du concert de ce soir. La salle arrière commence à prendre tournure, les chaises et les tables sont lavées, placées, l’estrade vidée, afin que les artistes puissent y évoluer. Le soir approche, tout est prêt. L’ambiance de la soirée est toute imprégnée des événements, au sein des rires et de la musique de tout bord, toute origine. Et en présence de mes amis, de retour d’Arles, Les messages d’amour, et de solidarité, avec les familles touchées par la souffrance et/ou la mort se succèdent.

La présentation des plats colorés confectionnés par Matthieu, le cordon bleu du village (Papat se repose), régale les yeux, comme la nourriture elle-même comblera le palais.

J’ai le plaisir de vendre un exemplaire de "Si l’exclusion m’était contée", mon premier livre sur le sujet, à Kim. Chanteuse de la soirée, elle est la fille de Heather et de Steeve, artistes de musique country qui se produiront également.

Le 15 novembre

Au réveil, les marques de fatigue sont flagrantes sur certains visages !

Le temps est si clément que nous préparons un "pique-nique" devant la salle de restauration. L’ambiance est bon enfant.

Vient le moment de souper. Un clash vient perturber le calme du village, que Brann gère aussitôt. Les choses sont vite réglées. Les mouches volent !

Début de nuit tendu car Esmé n’a plus de nouvelle de son fils depuis les attentats. Le temps s’écoule. Eternité.

Le 16 novembre

Réunion prévue à 8h. Le point est fait. Dorénavant, chacun choisit sa responsabilité pour la semaine, que ce soit à la cuisine, à la distribution de la soupe, à la mise du couvert, etc. Rappel du but, et de la mission du 115 du Particulier. Rappel du règlement.

Esmé, JC, et moi, allons chercher Hélène, qui vient peaufiner son documentaire sur l’exclusion, dont une des facettes concerne la communauté rom au sens large. Cette jeune femme est "un vrai bonheur", comme dit Esmé. Je confirme. Cette nuit, elle reste au village.

Le 18 novembre

Ce matin, le réveil est aussi chagrin que la soirée de vendredi 13 dernier. Le monde est devenu fou !

Lundi après-midi, j’ai rendu à Brann le rapport de la réu, et le planning des tâches. Evidemment, des erreurs se sont glissées, mauvaise élève que je suis ! Ce soir, le planning corrigé est affiché dans le réfectoire.

Avant le souper, Brann nous apprend qu’une femme va arriver, et nous allons préparer une caravane, la même qui a hébergé Hélène, notre jeune productrice. Nettoyage, préparation du lit, vérification du branchement électrique. Il nous demande de l’accueillir, de lui montrer les lieux, et de lui indiquer les grandes lignes du fonctionnement du site.

Ce que nous ferons avec Patricia, qui arrive enfin avec Olivier, son compagnon. Retrouvailles heureuses, et projet commun pour demain, nous partirons ensemble, Patricia, Olivier et moi pour des démarches. Le matin vers Melun, l’après-midi à Nemours.

En soirée, Esmé a enfin des nouvelles d’Eric Brossier, dont nous attendions un signe de vie, afin de savoir quel jour nous pourrions nous rencontrer, et de quoi les Roms dont il s’occupe ont besoin. Il lui apprend que les groupes ont été dispersés par les forces de l’ordre. Comme si le travail des membres de l’association n’était déjà pas assez difficile... Nous leur amènerons de la nourriture, qui semble être le besoin le plus urgent.

Le 19 novembre

Nous sommes matinales, Patricia et moi, et Olivier suit assez rapidement.

Direction la MSA de Melun, merci le GPS ! Il s’agit de déclarer officiellement l’association du 115 du Particulier, et la création de l’entreprise qui gérera la coupe et la récolte du bois Madame Roland nous reçoit tous trois, réceptive, énergique, et efficace, bien que nous n’ayons pas vraiment rendez vous. Ses conseils sont précieux, et notre "affaire" avance vite. Patricia obtient même un numéro de siret provisoire.

Dans l’après-midi, nous arrivons à la mission locale de Nemours, où nous sommes reçues, là aussi, d’une manière très chaleureuse. Des contrats sont à rédiger pour de jeunes futurs travailleurs du village de Brann.

Le 20 novembre

Eric, que nous attendions, arrive en milieu de matinée, avec un ami rom. Eric est très actif auprès de la communauté rom d’Ivry sur Seine. Réunion in extremis avec Brann qui propose plusieurs solutions d’entraide. En attendant, le véhicule repart archi débordant de nourriture.

WE du 21- 22 novembre

Tandis que je profite de la chaleur familiale afin de me ressourcer un peu, non loin du village, celui-ci vit des moments compliqués. Au rythme des humeurs d’une personne en grande difficulté psychiatrique (envoyée par un tiers afin de la mettre à l’abri) l’équipe doit gérer une situation des plus délicates.

Le 23 novembre

Réunion, comme chaque lundi matin. Mis à part un "blessé" qui restera au village au lieu de rejoindre l’équipe bois, chacun reprend le poste choisi la semaine précédente.

Une décision difficile est prise, afin de mettre en protection la personne en grand besoin psychiatrique. Une ambulance viendra la chercher.

Témoignage de Patricia, vice-présidente de l’association : Un nouveau jour. C’est un triste constat, il y a de plus en plus de femmes à la rue. Et leur place n’est pas au Village. C’est douloureux de dire ça, car je ne sais pas où est leur place. Mais l’expérience de ces dernières quarante huit heures conforte le fait, que nous ne pouvons pas les accueillir sans qu’elles mettent en danger la communauté. Elle est arrivée jeudi soir, cinquante cinq ans, traînant une valise boueuse, des vêtements de prix sur le dos. Son visage était ravagé, son discours décousu, nous avons d’abord pensé à une extrême fatigue. Nous l’avons installée dans une caravane chauffée. Il faisait à peu près un ou deux degré dehors... les jours qui ont suivi ont été difficiles. Il n’y a pas de place au Village pour la séduction, et son attitude équivoque ainsi que ses propos délirants ont vite fait prendre la mesure des limites de notre prise en charge. Les résidents nous ont, Esmeralda et moi, alertées dès la matinée du Dimanche, sur la dangerosité de son attitude et de ses propos. Les hommes que nous accueillons ici, ne veulent que se reconstruire et ne sont pas des prédateurs sexuels potentiels. Ici comme le prévoit le moratoire, la camaraderie, la solidarité et la sobriété sont de mise... Nous avons donc dû, et c’était à contrecoeur, la cantonner dans sa caravane dans l’attente de la confier, hier, aux hôpitaux psychiatriques du secteur. Cette expérience négative, n’est malheureusement pas une exception et me laisse un goût amer dans la bouche. Heureusement, la communauté a retrouvé la sérénité, et demain sera "Un nouveau jour".

Une dame vient livrer des cartons de vêtements, et d’ustensiles ménagers au village du 115 du Particulier.

Le 25 novembre

Esmé, Myriam et moi, le trio infernal, décidons d’aller chez Heather et Steeve, afin de continuer à ranger le vestiaire.

Faire et défaire, c’est toujours travailler, paraît-il, mais c’est tout de même rageant lorsqu’on se rend compte qu’un nouvel arrivage a détruit notre belle organisation. Fi donc, cela nous arrêtera-t-il dans notre élan ?! Pas question. Deux heures pleines, et nous voyons clair à nouveau. L’amas de vêtements "quichés" dans les sacs plastique a sagement pris place, triés, sur les étagères, et les piles établies précédemment.

Le 26 novembre

En fin d’après-midi, nous voilà sur le quai de la gare de St Pierre-les-Nemours, Esmé, Myriam et moi, direction Paris où, avec JC, nous sommes reçus par Jeanne, l’amie d’Esmé. Jeanne, secrétaire de la Fédération des femmes romni et voyageuses, et Souleyman, son compagnon, nous reçoivent royalement. Nous passons une soirée bien agréable avec ces deux personnes aussi érudites qu’hospitalières. Un vrai régal... que dis-je ? Un enchantement ! Et je n’oublie pas Cali, la chatte noire, la reine du chaos, comme dit Souleyman, espiègle autant que câli...ne.

Le 27 novembre

Nous commençons à difficilement supporter les appels de la Préfecture de Paris, s’ajoutant aux mails nombreux, adressés à Esmé autant qu’à moi. Même notre Jeanne sera contactée... Est-il bien nécessaire de nous "harceler" à ce point pour nous faire comprendre qu’il faut obéir aux ordres ?! Les agents de la Préfecture de Police n’ont-ils que nous à surveiller ? Serions-nous inconsciemment des terroristes, "à l’insu de notre plein gré" ?! M’enfin, nous avons bien compris que nous n’étions pas autorisées à manifester au nom de la Fédé ; par contre, en tant que citoyennes, nous pouvons encore user de notre liberté de pensée, à défaut de liberté tout court. Et faire connaître nos désaccords, et nos espoirs de changement, que nous n’attendons évidemment pas de nos gouvernants !

Lors d’un énième coup de fil de nos "protecteurs", Esmé leur affirme qu’étant née avec deux jambes et deux pieds, personne ne l’empêchera de marcher tant qu’elle le pourra ! Nous supposons alors qu’à la préfecture de Paris, "tous ont compris que nous surveiller est donc une perte de temps et d’énergie, et qu’il serait plus judicieux de surveiller activement et efficacement les terroristes dont nous sommes tous les victimes potentielles", disait Esmé.

La journée est dense. Avec Jeanne, nous faisons le point sur notre action (notre Marche), et nous discutons tous ensemble des derniers événements, de leurs répercussions politiques et nationales, de leurs retombées quotidiennes. Nous sommes tellement déçues, et un brin furieuses, que nos gouvernants, par le biais de leurs décisions, nous privent du rassemblement des 8000 tambours au Champs de Mars...

En début de soirée, avant le souper, Myriam nous guide dans la visite de ce qui fut son quartier. Le froid, et la pollution que supporte difficilement Esmé nous ôtent vite le courage de continuer.

Nous serons revigorées par un délicieux souper, et par l’amitié de nos hôtes, auxquels s’est joint Henri, l’avocat de l’association. Je suis particulièrement touchée par leur sollicitude, qui va jusqu’à me préparer de petits plats végétariens !

Cette soirée est ponctuée de déclamations de poèmes. Ceux qu’a écrit Jeanne, et ceux d’autres illustres poètes, tels que Federico Garcia Lorca. Excusez du peu !

Le 28 novembre

Nous avons réussi à contacter Eric Brossier, qui milite ardemment auprès de la communauté rom d’Ivry-sur-Seine. Nous le rejoignons là-bas, et il nous emmène alors vers leur lieu de vie. Où s’effectue la première visite ? Je vous le donne en mille... Á la Gendarmerie ! Si, si. Enfin, la gendarmerie désaffectée, dont profitent des familles, grâce à un travail d’équipe efficace avec les élus de la commune.

Nous y rencontrons Dan, qui travaille, ainsi que son épouse, et sa maman . Celle-ci coud des tabliers magnifiques, ainsi que des robes, afin de gagner quelque sou.

Nous visitons également deux familles hébergées dans des sortes de "baraques", et, plus tard, l’atelier artistique et le vestiaire, gérés par Eric.

À la fin de l’après-midi, nombreuses sont les images qui se bousculent dans notre coeur et notre tête... Limite envie de pleurer de fatigue, trop plein d’émotions, entre tristesse et espoir.

Demain sera un autre jour... de lutte !!!

J’ai laissé tomber la communication avec mes amis, et même famille et enfants, parce que cette Marche m’a demandé, je l’avoue, beaucoup d’énergie... Pas sûre que cela aurait pu durer encore plusieurs semaines ! Mais il me reste assez de force pour poursuivre encore un bout de chemin avec mes amis Esmé et Jean-Claude, et pour dire je t’aime à mes aimés !

Le 29 novembre

C’est le jour "J". Nous démarrons en fin de matinée.

Je suis heureuse, ma fille aînée va nous rejoindre, comme souvent sur le terrain de mes luttes. Mon fils cadet suivra.

Arrivés place de la République, nous découvrons les quelques centaines de personnes réunies au pied de la colonne. Le sol est couvert de fleurs, de messages, de graffiti positifs et pacifistes.

Les jeunes, notre avenir, scandent "si on ne marche pas, ça ne marchera pas !"

Je fais remarquer à Esmé, et à ma fille, que les CRS sont déjà en place, autour de la place, sur la terrasse d’un bar qui surplombe la rue parallèle au boulevard Voltaire (le boulevard Richard Lenoir, je pense).

Plus tard, les événements vont se succéder, négatifs, eux, malheureusement. Certains "merdias" rapporteront que la place a vécu des scènes de violence rare, avec jets de projectiles, et piétinement de l’autel dédié aux victimes de l’attentat du 13 novembre précédent. La violence appelle la violence, dit-on.

Sauf que, si tous les témoins s’accordent sur ce fait, tous rejettent la version officielle. Violence il y a eu, mais surtout celle des CRS, venus "protéger" la population, et la Nation, des vilains casseurs, et autres anarchistes.

De ces instants sombres, je n’ai rien vécu, et j’en suis si heureuse ! J’étais allée me ressourcer au chaud avec mes chéris, dans un bar du boulevard Voltaire, que j’aime beaucoup depuis des années, j’ai nommé le Léo, métro Charonne.

Auparavant, nous nous étions arrêtés devant le Bataclan. Je savais que les fleurs jonchaient le trottoir devant la salle de concert. Je ne savais pas que l’hommage était tel qu’il s’étalait en face, et le long de la rue parallèle... Le cœur serré, j’ai découvert les poèmes, les lettres, les dessins, notamment d’enfants, les messages de parents à leur enfant, de fiancé à leur aimée, d’amis, de collègues, et du monde entier, Sri Lanka, Corée, etc. Je n’ai qu’un regret, mis à part bien sûr la mort brutale de tant de personnes innocentes, jeunes pour la plupart, c’est de ne pas avoir eu le temps d’ouvrir l’enveloppe sur laquelle il était écrit "à ouvrir et à lire". Que pouvait contenir cette lettre, cachée dans son cocon de papier, sinon un message d’amour, un message de paix ? Si quelqu’un pouvait me le faire savoir, je lui serais reconnaissante. Sinon, je retournerai sur les lieux, lorsque je reviendrai alentours (peut-être dans trois semaines), si la décision n’est pas prise de tout nettoyer.

Le 2 décembre

Eric est revenu au village afin d’y charger la voiture qui transportera victuailles, et même fleurs, dont Esmé remplit les bras de "Pizza", surnom donné à la jeune femme rom qui l’accompagne.

La Marche est finie... Ben non !!! Demain, on reprend la route du retour, mais parsemée de RV "humanitaires".

Par exemple, nous nous rendrons à Saintes, en Charentes Maritimes, où Esmé emmènera dans son cœur Félix Monget qui ne pourra être présent à la cérémonie du SAMUDARIPEN (génocide tsigane).

Reste encore St Etienne, où nous ne pouvons pas laisser tomber les familles roms, à nouveau expulsées aujourd’hui. En quoi leurs toiles de tente peut gêner ? En quoi les abandonner à tous vents sous un pont tient du respect de la vie et de l’humain ?

Mineurs à la rue, Etat hors la loi !   En quoi la municipalité se grandit-elle en faisant barrière pour qu’ils ne se rendent pas à la mairie ? En quoi une toute jeune militante venue les soutenir, peut-elle être considérée comme dangereuse, au point d’être embarquée au poste de police ?

La lutte continue ! On ne lâche rien  Si on ne marche pas, ça ne marchera pas ! 

"L’état d’urgence n’arrêtera pas la Marche du partage ! » comme l’écrit si bien Eric.

Le 3 décembre

Adieux émouvants, On reviendra, c’est sûr !

Nous arrivons à Ville aux Dames dans le 37, dans un agréable terrain de camping, où nous pouvons bénéficier d’électricité, et de connexion, ainsi que de douche ! Le paradis...

Le 4 décembre

Départ pour Saintes en Charentes Maritimes, pour le salon du Livre des Droits de l’Homme et de la solidarité, où nous sommes invités, belle conclusion de notre Marche ! Même si elle se poursuit, en réalité ; la lutte continue. Au passage d’un péage sur l’autoroute, des policiers nous arrêtent pour un contrôle en règle. Nous avons nettement l’impression que les affiches sur les vitres de la caravane les contrarient ! Ils ne trouveront aucun motif de verbalisation, et nous repartirons soulagés, car nous n’aurons pas été retardés trop longtemps. Accueil chaleureux de Jean-Yves Boiffier qui nous ouvre grand sa demeure, comme son cœur par la suite. Il nous emmène assez rapidement à la soirée d’inauguration du salon du Livre des Droits de l’Homme et de la solidarité, qui réunit diverses associations et mouvements caritatifs. Au cours d’une conférence remarquable, suivie d’un débat enrichissant, Maître Henri Leclerc nous y présente ses réflexions sur le mieux vivre ensemble, à la lumière de l’actualité dramatique récente.

Le 5 décembre

La matinée passe vite, ponctuée par nos échanges fraternels.

Jean-Yves nous convie à partager un repas dans une crêperie non loin de la salle où les interventions se dérouleront. Celle d’Esmé qui représente Félix Monget, souffrant, et celle d’un journaliste écrivain, Benoît Guillou à propos du Rwanda sur le thème du pardon, sujet de son livre.

Suivent des échanges riches et constructifs, grâce auxquels nous avançons ensemble. Un pas, puis un autre, c’est cela le début du changement qui doit s’opérer en nous, puis, effet papillon oblige, toucher le cœur du voisin, jusqu’à convaincre l’Humanité entière !  Oui, je sais, je suis une incorrigible illuminée...

Besoin de prendre un peu de recul, nous nous retrouvons autour d’un verre, Esmé, JC, Jean-Yves et moi, tandis que se déroule l’intervention qui traite du nucléaire.

Le souper nous réunit ainsi que d’autres, notamment Noëlle Burgi, chercheuse au CNRS, politologue et sociologue, co-auteur avec une dizaine d’autres écrivains de "La Grèce et l’avenir de l’Europe". Elle interviendra demain, mais nous serons déjà repartis.

En soirée, le concert de Tao Ravao me réjouira le cœur, avec ses multiples instruments dont les sonorités me ramènent loin, au Kongo (selon l’orthographe d’origine), mon pays de cœur. Plusieurs sortes de guitares, dont la Kabosse, déversent des étincelles sonores, claires et chaudes à la fois, ainsi qu’une valiha (prononcer vali), qui ressemble étrangement à la guitare kongolaise.

Quant au musicien qui l’accompagne, Thomas Laurent, ses multiples talents de virtuose explosent à travers les sonorités des harmonicas qu’il utilise. En somme, une soirée merveilleuse, au sens premier du terme. Sans compter la troisième mi-temps chez Jean-Yves !

Le 6 décembre

Journée voyage, retour à St Etienne, où il nous faut absolument faire le point avec l’asso Sainté les yeux du coeur, que nous avons laissée au début de sa création, pour continuer notre Marche. Que sont devenus nos amis roms, pour qui nous étions allés manifester devant la Préfecture de la ville ?

Nous arrivons tard, fatigués, mais nous veillerons encore un peu, tant de choses à écrire...

Le 7 décembre

Ce matin, les comptes ! Esmé, Jean-Claude et moi alignons les chiffres, avec plus ou moins de plaisir... pensez, j’ai eu 1 au bac en maths ! J’ai horreur des chiffres, et l’examinateur m’avait demandé à l’époque d’aller réaliser sur le tableau une absysse, des x et des y, et une courbe, pour ne pas être obligé d’écrire un zéro éliminatoire.

Cet aprèm’, réunion (point et bilan) avec les membres de l’asso Sainté les yeux du coeur. Il faut trouver une solution pour ces familles encore à la rue (non pas "laissées" mais "mises"), en ce début d’hiver.

Le 8 décembre

Réveil tout en nostalgie... les miens me manquent. Et aujourd’hui, ma fille aînée fête son anniversaire au bout du monde... tandis que la cadette pond un texte tout en réflexion, à propos du FN. Je suis si fière de mes enfants !

Nous reprenons et vérifions nos comptes, Esmé et moi.

J’écris :

Bilan actuel de notre Marche (qui se poursuit encore), financier ainsi que "moral" et humain, terminé à l’instant. Je passe vite fait sur le côté financier, non sans préciser tout de même (pour les mauvaises langues !) qu’il dépasse les 3000 €. Merci donc aux amis, et aux membres de nos familles pour leurs dons, atteignant 1000 €... Sinon, de belles rencontres, et de grosses émotions, à Langogne, Les Pradelles, Mende, La Palisse, Nevers, St Etienne, Villebéon, Calais, Lille... Merci à tous pour votre générosité, et votre inconditionnel soutien, sur lequel permettez-nous de compter encore, car la lutte continue.

Esmé écrit :

Grosse mise au point ! Liliane et moi venons de faire un premier bilan de la Marche démarrée le 2 octobre 2015 de Nîmes. Pour 1000 euros de dons, nous sommes à 3000 de dépenses qui comprennent :
- essence
- passage autoroute
- frais de camping
- aide en urgence pour nourriture, couches etc aux roms
- toiles de tente Alors tous ceux qui prétendent que nous faisons de l’argent sur le dos des roms sont priés sans plus de politesse de fermer leur bouche... Leur haleine est trop nauséabonde ! La marche n’est toujours pas terminée. Nous avons encore de l’aide à apporter, des frais de déplacements à assurer.  Á nos amis, uniquement amis humains, vos dons seront toujours les bienvenus. Nous ne sommes pas subventionnées. Noël approche, et les enfants à la rue auront besoin de réconfort. Liliane et moi comptons sur votre bon cœur. Nous avons besoin de liquidité pour l’essence et les passages autoroutes. Nous sommes dans l’incapacité de stoker vêtements ou jouets, car nous sommes sur la route. Merci

Le 9 décembre

Sommeil agité, images d’enfants, souriants, certes, mais à la rue ! Hier soir, nous étions aux côtés de nos amis roms, que nous suivons depuis de nombreux mois, et avec lesquels nous étions l’année dernière à La Talaudière. Nous aimerions les aider à se mettre à l’abri d’une manière plus durable, et plus sûre. S’ils refusent notre aide, en apparence, une partie du groupe pourtant semble regretter de ne pouvoir profiter de nos recherches... Une asso très présente en discours, leur a certifié qu’ils seraient abrités dans un gymnase, dès aujourd’hui. Toute la journée, nous avons attendu des nouvelles... Aucune confirmation ce soir.

Matinée comptable, encore, car les tickets, et autres factures, ont la faculté de se cacher dans les moindres recoins !

Le 10 décembre

Mes amis décident de me ramener au Vigan, Je devais prendre le bus à Nîmes, mais ils considèrent que je suis trop chargée pour cela.

JC conduit de longues heures, tout ça parce que son GPS l’oriente sur Alès, alors que je pensais que cet accessoire diabolique nous mènerait à Nîmes, mais je n’avais pas compté sur le fait que nous ne prendrions pas l’autoroute... Et, co-pilote plus que médiocre, je n’ai su le guider qu’à la sortie d’Alès ; il était temps !

Nous arrivons en soirée chez mes parents, tellement heureux de me revoir, et d’enfin faire la connaissance de ces amis qui m’ont enlevée "plus de 9 semaines, j’ai compté !", s’exclame mon papa.

Le 11 décembre

Ce matin, Esmé et JC se sont remis en route pour Arles. Momentanément, nos chemins se séparent, mais nos cœurs restent ensemble, connectés.

La Marche telle qu’annoncée sur notre banderole s’est terminée le 29 novembre, mais la lutte continue, la marche contre la misère et les injustices également.

Le 14 décembre

Les membres de l’asso stéphanoise "Sainté les yeux du cœur" nous apprennent que nos amis roms ont été agressés. Oui, c’est arrivé ici, en France, patrie des Droits de l’Homme.

Ces familles roms sont arrivées depuis plusieurs années, vivant de peu, fardeau pour personne, cachés pour rester discrets. Et pourtant, à l’approche de l’hiver et de sa froideur, l’endroit où ils s’étaient installés a été vandalisé, et les maigres biens de ces familles, composées aussi bien de vieilles personnes que d’enfants de tous âges (et même des bébés), ont été éparpillés, détruits. Quelques joggeurs, des promeneurs, des parents accompagnés de leurs enfants, se sont sans doute plaints de les trouver sur leur parcours, les renvoyant dans encore plus de précarité, et moins de sécurité, d’hygiène, et de confort. Tristesse des membres de l’association qui les soutient et les aide. La haine que certains ont contre eux, ces personnes déjà en grande précarité à la rue, ne les influencera pas, ils ne deviendront jamais comme eux. Ce serait plutôt l’inverse : la peur des agents de la force publique les rends plus doux que des agneaux.

Sur le campement, Lucette Michel et celui que nous avons surnommé "le petit lutin" ont rassemblé ce matin quelques casseroles, du linge, des couvertures, et les tentes les moins abîmées par les coups de cutter.

D’autre part, petite joie qui fera des petits, espérons-le, les arrêtés insensés contre les migrants ont été annulés.

http://france3-regions.francetvinfo.fr/nord-pas-de-calais/migrants-la-justice-annule-des-arretes-de-la-prefete-du-pas-de-calais-887989.html

"Toute société qui prétend assurer aux hommes la liberté doit commencer par leur garantir l’existence ", affirmait Léon Blum.


Portfolio


Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques | visites : 25226

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site La militante  Suivre la vie du site Marche pour la dignité des sans logement, des migrants (...)   ?

Site réalisé avec SPIP 1.9.2d + ALTERNATIVES

Creative Commons License