HANOUNA

Une ville dans la ville

Mi-grants mais pas demi-humains

jeudi 8 septembre 2016 par hanougabel

Journal d’un séjour de 5 semaines, puis de 10 jours dans une micro-société, la "jungle", qui fut appelée ainsi selon un terme pachto qui veut dire "homme des bois". A la place du campement actuel, il y eut des bois, et même un... cimetière ! Lieu de vie atypique, mini monde coloré et chaleureux, absolument pas parfait... Comme partout, la mafia et la violence s’y développe sournoisement.

Calais mai 2016

Mardi 10 mai

Je me réveille tôt, pas beaucoup dormi, stress causé par l’aventure à venir, et la crainte d’arriver trop tard pour le covoiturage. Je file en flèche à la gare, et j’arrive bien avant le train que j’avais choisi. De Porte Maillot tout se passe bien jusqu’à Calais, puis, malgré les indications d’Elsa, ma covoitureuse, je m’y perds, et prends 4 bus au lieu de 2 pour arriver à l’Auberge des Migrants.Ma voisine de voyage s’y est déjà rendue, aussi discutons-nous à bâtons rompus durant les 2/3 du trajet. Elle me conseille, me fait partager ce qu’elle pense du boulot là-bas, me dit qu’elle n’a pas toujours été ok avec Zim’, mais qu’elle l’estime et a encore envie de venir sur place. En arrivant sur Calais, il se met à pleuvoir. Cela fait rire Vivian, notre gentil chauffeur qui s’exclame : « Décidément, les clichés ont la vie dure ! » Je me perds donc dans les aller-retour des bus, et j’appelle François, qui ne répond ni ne me rappelle. J’apprendrai qu’il est en vacances. Je finis par arriver au but. Il n’est pas loin de 15h lorsque je pose mes bagages, et plus de 17h lorsque je peux enfin me rendre aux bungalows.... donc nous n’avons pas la clé. Nous revenons donc bredouilles, et je m’installe pour cette première nuit dans une caravane, sur le terrain. Personne ne semblait être au courant de mon arrivée, ni du poste qui m’est réservé. Je voudrais travailler un peu, en attendant, mais je ne suis pas encore enregistrée. Je n’ai pas beaucoup mangé ce jour, à peines quelques miettes grapillées dans les restes de midi proposés par Ethy, la coordinatrice. Une fois tranquille dans la caravane qui m’a été désignée, je ne peux me connecter, ni internet ni électricité ; je travaille un peu, puis je capitule. Le moral n’est pas au beau fixe... Je me sens inutile, guindée, et perdue. De plus, je suis fatiguée de mon voyage. Déjà fatiguée avant d’avoir commencé, ça promet pour la suite !

Mercredi 11 mai

Je me lève tôt, peux plus dormir. Mise en forme par Ethy, mouvements divers, à l’Américaine, impression d’être à Disneyland ! Je me retrouve au tri des vêtements, avec une super équipe... dont une Française, qui parle très bien anglais, je m’exprime donc dans cette langue. Je progresse à grands pas, me semble-t-il. La bouffe est appréciable, mais, ô surprise, végétarienne, ce qui me convient parfaitement. Si on veut, on peut grignoter toute la journée, toujours quelque chose à manger et à boire.

En soirée, Emma, une des responsable avec Ethy (qui doit être coordinatrice), m’informe que les clés sont retrouvées. Elle me propose de m’emmener aux bungalows, tout de suite (il doit être 17h passées) ou vers 21h. Je suis fatiguée et j’ai envie de me poser. Nous prenons le chemin de nos « appartements », avec Renke, mon coloc’, un Hollandais vraiment sympa et d’humeur joyeuse, qui parle relativement bien Français. Nous nous complétons donc. Nous nous installons, puis je vais à la petite épicerie-brasserie, acheter de quoi grignoter, des olives vertes, des biscuits, et une petite bouteille d’eau. Je travaille, mais la connexion est merdique. Je cherche et trouve la page de Zim’. Je le contacte aussitôt, il m’appelle dans la foulée, et m’invite à passer le lendemain. Couchée 2h.

Jeudi 12 mai

Levée 7h30. Notre chauffeur perso, un bénévole anglais qui loge dans un bungalow non loin de nous, passe nous prendre à 9h. À l’Auberge des Migrants, rebelote, gym mise en forme pour la prépa de la journée, je me retrouve à la confection de colis de nourriture. Un jeune femme prend des photos et filme. À la pause, nous discutons, elle me demande depuis quand je suis là, et pour combien de temps, d’où je viens, et pourquoi je suis venue. Elle projette une interview et souhaite que je m’explique devant la caméra demain. J’accepte. Je fais la connaissance d’Anna, une anglaise qui me demande de parler Français afin qu’elle se perfectionne. « Je suis en France, je dois respecter ce pays et la langue », me dit-elle. Elle me propose de m’amener avec Deborah, une Américaine, voir l’école, et Zimako. Aprèm’, la Jungle, enfin. Avec Zim’, il est convenu que je vienne le lendemain, avec mes bagages, et que je m’installe dans la grande chambre réservée aux bénévoles. Lorsque Zim’ me parle de chambre, je crois tout d’abord qu’il plaisante... Mais, confirmation, il a bien construit 2 chambres, en plus de 2 écoles, l’une pour les adultes, l’autre pour les enfants, et une salle de vie, une cuisine, une douche. Rudimentaire, certes, mais bien appréciée. Et un même un petit jardin. Je reviens aux bungalow le coeur en joie. La connexion est toujours aussi merdique, je file à l’accueil, fermé. Je reste un peu dehors, où la connexion est parfaite, mais le froid et l’obscurité ont raison de mon courage et de ma détermination. J’essaie encore de faire preuve de patience, je réussis à poster quelques impressions sur FB. Renke m’informe que Chris, un autre coloc’, va nous rejoindre. Il arrive enfin alors que Renke commençait à s’inquiéter. Mes 2 potes ne tardent pas à se coucher, tandis que je travaille encore un peu. RV 9h demain matin, comme d’hab’.

Vendredi 13 mai

Petit malentendu dû à la difficultés de communication. Je me retrouve à l’entrée avec mes bagages, convaincue que Chris m’a oubliée. J’avais cru comprendre qu’il avait une voiture, et que c’était donc notre chauffeur. Il sort, puis Renke quelques minutes après... Dès que 9h approche, je me prépare, ainsi que mes bagages. Ne voyant arriver personne, je me dis qu’ils m’attendent à l’entrée. Personne. Et voilà que le chauffeur de la veille arrive. Je comprends ce qu’il me dit à mi-chemin ! En réalité, il est venu jusqu’au bungalow, ne m’a pas trouvée (fermé), et partait vers la Warehouse. Encore quelques minutes de gamberge, et je réalise que Renke avait un vélo, et Chris aussi certainement, et que le RV confirmé par Renke devait avoir lieu avec notre chauffeur de la veille !Colis encore, j’ai la main à présent. À la pause déjeuner, la filmeuse m’interviewe comme prévu. Ensuite, j’appelle les parents. Pas le moral, le petit a répété par deux fois qu’il s’enfuirait... Je ne vois pas le moment où je pourrai enfin aller à l’Ecole laïque du Chemin des Dunes...

M’y voici enfin. À peine dans la classe, où je suis entrée pour observer, un « élève » adulte s’approche, et vient étudier, répétant les mots, déchiffrant les phrases, avec un enthousiasme dont rêveraient tous les profs ! Puis, un 2ème, un 3ème. Ils ne sont pas nombreux car jour de prière à la mosquée, mais motivés.

Soirée super sympa, détendue, je suis bien ici, c’est là que je voulais venir, c’est là que je me sens le mieux. Et, de plus, j’ai enfin rencontré Peta, reikiwoman ! Je fais la connaissance de deux potes portant le même prénom, les deux Flo, et de Malo, la copine de l’un d’eux. Et elle me fait penser à Clo, ma petite sœur bretonne avec qui j’ai travaillé au Samu social. Je les adore...

Nous regardons 3 films, avec petite bouffe et boissons. Je travaille en même temps, et j’ai pu me connecter, jusqu’à 2h environ. Zim’ et moi sommes obligés de taper à la porte de Peta. Le vent l’a contrainte à fermer le verrou de l’intérieur afin que la porte ne s’ouvre pas sans arrêt. Il nous faut une poignée.

Samedi 14 mai

Réveillée 8h15, je flemmarde un peu, puis me lève parce que Peta semble sortir de sa torpeur. Nous discutons. Vers 11h, cours, le groupe est dense, une bonne quinzaine de personnes, et cela va et vient, très intéressés et attentifs. Le pied ! Quatre heures plus tard, environ, pause, bouffe, grignotage. Zim’ promet un repas de roi ce soir...

Peta discute avec Nordine, un jeune soudanais qui parle très bien Anglais, et pour cause, il était prof d’anglais chez lui au Soudan. Bien que sur la jungle depuis jours seulement, il a déjà fait de gros progrès en Français... mais elle doit partir, je prends la relève, puis d’autres nous rejoignent. Lorsque Nordine s’éloigne pour disputer un match de volley, il est vite remplacé par des élèves tout aussi motivés. Cours particuliers en plein air, le soleil a décidé de pointer son nez.

Petit apéro. Le repas est, en effet, super bon. Riz, certes, mais également boule de semoule, fufu, quoi ! Puis, soirée festive, musique « anarchiste », choisie par Flo, bonne humeur.

Dimanche 15 mai

Oublié d’écrire que deux jeunes filles sont arrivées, Marion et Roxane. Adorables, pétillantes, emplie d’amour et de peps.

Tendresse des aînés, Marco et Arkhan, qui les entourent, et jouent les grands frères attentionnés. Tout comme Zim’. Il est tard lorsque ce dernier se rend compte qu’un feu a commencé dans la jungle. Il veut s’y rendre et propose de m’y emmener. En sortant de l’enceinte de l’école, il me décrit ce qui se passe. À l’entrée du chemin qui mène à l’école, ce n’est plus un car de CRS, mais deux qui se sont placés, avec leurs lumières bleues. Zim’ m’explique que le feu pourrait être une diversion. Auquel cas, les migrants se prépareraient à opérer un mouvement de fuite vers l’Angleterre. Donc, les forces de l’ordre anticipent. Allez hop, partons à l’aventure. Bon, je pensais que c’était plus sérieux, mais ce n’est qu’une benne. Par contre, nous rencontrons un certain nombre de rats, voire des centaines et des centaines ! Il faut dire qu’ils ont de quoi bouffer !Dans le campement, tout le monde jette n’importe quoi, regrette Zim’. Et le feu, c’est pareil, c’est le fait de gens qui font n’importe quoi. En arrivant devant la benne, je filme, puis, soudain, je réalise que j’entends de la musique sans que j’en aie pris conscience plus tôt. Sur un petit monticule juste avant l’artère principale de la jungle, je devine peu à peu dans l’obscurité un piano en ombre chinoise. En toile de fond, le pont illuminé par les lumières urbaines, et les girophares des CRS en prime. Surréaliste !!! Nous plongeons dans cet univers mystérieux pour moi. Tout d’abord, le marché noir. C’est le cas de le dire, la rue est noire de monde ! Comme nous enjambons des flaques, Zim’ me tient la main sur quelques mètres, afin que je ne glisse pas, ou ne me vautre pas. Nous traversons plusieurs quartiers, nous gravissons des dunes, Zim’ me montre les tentes qui s’accumulent, c’est le quartier des nouveaux arrivés. Nous voici devant une sorte de frontière. Zim’ crie pour se faire reconnaître, nous avançons, et nous approchons d’une machine pilotée par un anglais. Il est en train de nettoyer un bout de terrain supplémentaire, afin d’accueillir d’autres arrivants. Et dire que, pendant ce temps, quatre réfugiés d’ici sont arrivés dans ma ville du Vigan...

Lundi 16 mai

Ce matin, Peta est repartie, elle me manque. Cours de Français, avec des personnes toujours aussi demandeuses.

Dans l’après-midi, je discute avec Marion et Gilles des enseignants bénévoles de l’école, qui me racontent leur expérience du démantèlement, la difficulté à évacuer les images, les impressions, mélange de tristesse et de révolte, larmes au yeux... Je sens que tout cela est encore bien présent, et j’ai envie de pleurer avec celle qui me parle.

Mardi 17 mai

Marion et Roxane sont reparties sur Paname, leurs études et des exams les appellent. Sans elles et sans Peta, je suis comme orpheline ! Mais restent les deux Flo, et Malo.

Mal dormi, je ne sais pourquoi. Mais en me réveillant, Zim’ m’apprend que ça a bougé encore cette nuit, nouveau feu de benne, dans laquelle des bouteilles de gaz ont été jetées, pas super pleines heureusement, je suppose. Va-et-vient des flics, des pompiers, des résidents du campement... et les aller-retour de Zim’.

Matinée de cours, fatiguant, certes, mais tellement euphorisant. Ces élèves pas comme les autres ont une sacrée capacité à la concentration, sont motivés, attentifs et joyeux. On grignote, je pars en courses avec mes jeunes amis, les 2 Flo. Ensuite, lessive, puis j’attends gentiment que le groupe électrogène se mette en route afin de charger mon PC, et le tél.

Repas. Que de fayots depuis que je suis au campement, vais finir par m’envoler à force ! Et le riz est présent à chaque repas. Pourquoi pas, mais je meurs d’envie qu’il soit accompagné de légumes !

Mercredi 18 mai

Vers 3h, premier réveil, quelque chose bouge dans mes cheveux ! Oh non, pas une araignée, j’espère... Vu le poids, plutôt une souris. Je me secoue, je me rendors. Cette fois-ci, c’est sur les pieds, puis sur le ventre. Je me tourne sur le côté... je sens bouger sur mes pieds, à nouveau. Tout ce petit manège dure un bon moment, mais pas une seconde l’idée me vient de prendre la lampe de poche, et de découvrir par moi-même ce qui se passe. Conclusion, je me rends compte des dégâts seulement au réveil, lorsque je plonge la main dans mon sac à dos pour prendre ma trousse de toilette. En réalité, les souris (et les rats ?!) ont réussi à ouvrir , et se sont copieusement servies du chocolat et des raisins secs achetés la veille. Plus rien, il n’y a plus rien, hormis l’emballage cartonné et le papier alu du premier, ainsi que quelques grains au fond du sachet des seconds. Ce matin, la météo est mitigée... Froid, vent, chaud, lourd, re froid, re vent...

Onze heures passées, je file en cours. La classe est presque remplie, et bientôt, il n’y a plus de place. L’un des « élèves » est debout, je lui propose de s’asseoir sur un coin de table, il rit, mais finit par suivre ma proposition. La salle est bondée. Dès qu’on entre, le cours d’anglais ; en face à gauche, le cours de Français distillé par Flo ; en face à droite, celui d’Alan. Au fond à droite, le cours de Français que je donne. Certains s’en vont après 1h de cours, rappelés à l’ordre par leur estomac, d’autres, plus stoïques , résistent encore ½ h. D’autres arrivent, encore et encore, et même juste au moment où je décide d’aller grignoter un morceau. Cela fait au moins 20 minutes que je les préviens que je vais partir, mais je n’ose arrêter le cours ! Finalement, je demande à celui qui nous a rejoints depuis quelques instants de m’excuser, je vais m’éclipser 1h, et je reviens les aider. Gentil sourire.

Les deux Flo et Malo sont partis, snif. Vivement qu’ils reviennent, ils me manquent déjà, comme Peta, comme Roxane et Marion.

Lorsque je remets le nez dans la classe, je ne retrouve pas le groupe des 3 ou 4 que j’ai « abandonné ». Je suis déçue, si, si... Je persisterai une ou deux fois, puis me ferai une raison. J’ai bien reconnu l’un d’eux, mais il est en cours d’anglais. Je travaille un peu, puis mon PC me lâche, déchargé. Je tourne et je vire, je tente de m’occuper ; je n’ai pas pris de livre avec moi, persuadée que je serais trop occupée par mon engagement.

Je décide de commencer un documentaire animalier ! Je prends en photo les rats qui se promènent tranquillement dans la cour de l’école ! Plus tard dans la soirée, je mettrai aussi dans la boîte la p’tite souris qui sort de dessous le canapé pour venir faire ses courses sur le tapis de la pièce de vie, en s’aventurant à la vitesse grand V entre nos pieds.

Juste avant, durant la soirée, un film devait être programmé, mais nous ne voyons pas arriver le cinéaste... il est bloqué à Lille, grève de la SNCF. Olivier, que je suis sur FB, et dont les poèmes sont magnifiques, vient d’arriver. Ça fait plaisir de mettre un visage sur un nom. Qui plus est, il vient tout droit du pays de mon enfance, la Belgique, et même mieux, de Bruxelles. Nous téléchargeons le documentaire sur le lien du site où il est hébergé ; cela prend un peu de temps, petit apéro pour faire patienter le public, une trentaine de personnes. Le titre : « Quand l’Humanité a frappé à nos portes ». Comme j’aurais dû le prévoir, au 2/3 du film, l’émotion me submerge, les larmes suivent, tout comme Nathalie, à côté de moi. Zim’ se montre attentionné, et... un tantinet taquin, puisqu’il revient avec des mouchoirs ! Et ça le fait rire, le vilain. Je sais que je ne devrais pas me laisser envahir de cette façon, pas devant « eux ». Mais, après tout, eux aussi sont émus. Au cours du film, plusieurs personnes interviennent, et toutes parlent d’amour et de respect. Comme le fait remarquer l’une d’elle, la vie, la vraie, elle est là, dans ce côtoiement perpétuel de cultures, de traditions, d’origines différentes. Evidemment que tout n’est pas parfait, que tous ne s’entendent pas forcément, qu’il y a parfois des problèmes. Reflet exact de la société composée d’humains, micro société où les défauts deviennent, du coup, plus visibles. Par contre, en cours, ils se côtoient sans heurt, et s’entraident, même. SOLIDARITE. Je relève à nouveau ce que je répète souvent : ces personnes, à peine considérées comme des animaux, sont souvent d’un niveau intellectuel et d’une classe relativement élevés, ce qui explique leur présence, d’ailleurs. Un peu plus fortunés, ils ont pu se payer un passeur, et sont partis avec l’espoir de préparer un avenir meilleur pour leur famille, et de la faire venir ensuite.

Ce que retiens aussi, c’est que la vie est là et bien là, dans ce que l’on appelle communément « la jungle » ! Restaurants, magasins, etc.

En fin de soirée, je devrais dire la nuit, nous débattons, Zim’, Marco, Arkhan et moi à propos des « parasites » et autres crâneurs qui viennent chaque jour se faire mousser ou profiter de l’accueil, au sens le plus noir du terme, c’est-à-dire mangeant et buvant jusqu’à s’en faire péter le bidon, sans jamais lever le petit doigt pour aider ici, mais aussi (et surtout ?) s’aider eux-mêmes. Ainsi l’un d’eux, à qui j’avais laissé mon PC l’a-t-il squatté toute une soirée. La leçon était de le laisser décider par lui-même quand trop c’était trop. Il n’a trouvé de limite que peu de temps avant l’extinction du groupe électrogène, j’ai à peine eu le temps de recharger mon PC... Aussi, le lendemain et le jour suivant, je n’ai pas montré la moindre envie de lui prêter, ni la même empathie, même si j’aime les gens au demeurant. S’il s’était étonné, je lui aurais expliqué. Par contre, en tant que « mama », je vais peut-être lui parler, de la vie, de sa vie, de ce que sa vie sera s’il en devient acteur.

Ainsi un autre se prend-il pour le boss, c’est tout juste si ce n’est pas lui qui a eu l’idée de fonder ce magnifique espace éducatif ! Il se vante auprès de chaque nouveau bénévole de donner des cours d’arabe, mais passe son temps avec une guitare, faisant mine de s’entraîner, et se montre très empressé auprès de chaque nouvelle arrivée. Sans doute un sacré complexe d’infériorité, besoin de se mettre en avant, de se valoriser, et en quête d’assurance, et de son pouvoir de séduction.

Jeudi 19 mai

Ce matin, nous abordons encore brièvement le sujet avec Zim’ et Arkhan, et je leur dis ce qui a tourné dans mon petit esprit, au lever : les deux jeunes gens dont nous parlions hier ont besoin de cadre et de limite, besoin d’apprendre, besoin de repères. Ils m’attendrissent, certes, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut tout laisser passer. Je voudrais leur parler, il faut juste que je trouve le bon moment.

Ce qui arrivera dans l’aprèm’. Je discute avec l’un d’eux, il m’écoute en tant que maman, je l’écoute en tant que fils. Respectueux, désireux de devenir non ce qu’on attend de lui mais ce qu’il devrait attendre de lui-même, afin de devenir un homme mature, et « intégré » comme disent leurs « ennemis ». La trentaine passée, il a deux enfants, m’apprend-il. Le problème : il écoute, donne son accord, et oublie ce qu’il a dit, et ce qui lui a été dit deux minutes plus tard. Toutefois, il semble vouloir vraiment

Si les élèves furent nombreux ce matin, ce sont les bénévoles qui défilent nombreux cet aprèm’, et tant mieux. Du coup, je peux échanger avec le monde extérieur. Ici, il y a souvent des visiteurs étudiants, en cinéma, par exemple, et d’autres qui viennent observer le travail accompli, non comme des touristes, mais des personnes de cœur, qui nous encouragent et nous soutiennent afin que nous, nous puissions trouver l’énergie pour aider et soutenir ceux que nous côtoyons sur place. Telma, une jeune fille, venue de « Vie active », le village de containers, nous explique le fonctionnement, que nous trouvons strict et emprisonnant. Elle est presque choquée que l’on compare cet espace à une prison, car pour elle, les personnes qui sont là sont libres de leurs allées et venues. Brigitte, une des bénévoles qui enseigne le Français, lui fait remarquer qu’ils ne sont en tous cas pas libres de recevoir des amis, donc ne sont pas aussi libres qu’elle le dit. « Ce n’est pas pareil », fut la réponse. Exact. C’est pire ! Ils sont prisonniers alors qu’ils n’ont rien fait, prisonniers à cause de l’hypocrisie et l’abus de pouvoir de nos gouvernants, tributaires d’ordres malsains, tributaire d’un soi-disant confort.. qui se résume en fait à... un lit !

J’ai discuté quelques instants hier avec Nydia qui me propose une douche, comme elle l’a proposé également à un jeune homme Koweitien. Comme ça fait du bien ! Nous discutons à bâtons rompus sur de nombreux sujets. La jungle, la politique, la religion la difficulté de tisser des liens d’amitié filles/garçons sans arrière-pensée ; nous parlons même du Congo. Et, en prime, j’ai eu le temps de recharger mon PC.

Zim’ a décidé de fermer le petit passage entre la douche et la salle de vie, afin de mieux sécuriser le site. Bonne idée : ce soir, il y a du monde dans la cour de l’école, des personnes de la jungle, essentiellement des hommes, qui sont arrivés sur le site, croyant y trouver une... boîte de nuit !!! Inutile de les aborder à rebrousse-poil, au risque de créer des tensions pouvant générer de la violence. Zim’ les « raccompagne », comme il dit si bien. Tout en douceur. Marco n’en peut plus de colère, et j’adore. ON NE TOUCHE PAS A L’ECOLE, leur école. Une école créée pour les enfants, dans le seul but d’en faire des adultes épanouis, respectueux et tolérants.

Vendredi 20 mai

La nuit fut plutôt reposante, même s’il me semble que j’ai eu la visite discrète d’un de mes amis (souris ou rat). Ce matin, ce n’est pas pas vraiment un lever aux aurores (réveil 7h mais trop froid), mais je me lève quand même assez tôt pour trouver Zim’ à l’extérieur du site, discutant avec les gars de la mairie.Sur le coup, je crois qu’ils sont là juste pour « nettoyer » un peu. Mais non, ils attendent une pelleteuse que je voyais travailler au loin à déblayer le terrain afin de préparer un peu de place pour les nouveaux arrivants. Dès que le conducteur anglais de la machine s’approche, il rassemble un tas de gros cailloux placé devant l’entrée du complexe scolaire, le soulève mécaniquement, et le dépose dans la benne du camion de la mairie. Ainsi donc, nous sommes tous complémentaires dès que nous restons humains... Il fait un froid de canard. Oublié de préciser dès le début de ce journal que le vent est constant, et parfois glacial, comme ce matin. Mais c’est ainsi au réveil, et parfois, chance, cela se réchauffe rapidement.

Alan notre « collège » anglais, vient me dire qu’on lui a piqué sa place en cours ; en gros, ça tourne dans la salle de classe, les enseignants ne retrouvent pas forcément l’endroit, la table ou le tableau de la veille. Du coup, il s’est attribué ma place, et mon tableau noir... Zim’ me rappelle que j’avais décidé de ne pas enseigner ce matin, d’abord parce que, le vendredi, les élèves ne sont pas nombreux pour cause de mosquée, ensuite parce que je me suis engagée à refaire des crêpes pour la fête ce soir, et qu’il en faut 50 !

Du coup, je prépare la pâte à crêpes, momentanément sans œuf, et, dans la foulée, la bouffe de midi, des légumes, enfin !

Ensuite, Zim’ interviewe la jeune fille qui bosse avec « Vie active » sur le site de Jules Ferry. Du coup, nous discutons de ce qu’elle vit sur place, et le feeling passe. Comme nous, elle est réellement impliquée et heureuse dans son travail, et ne demande qu’à découvrir ce qui se passe autour d’elle. Nous aurons le temps de discuter encore au cours de la soirée festive qui va suivre.

En attendant, j’ai 50 crêpes cuire... C’est long, et l’odeur attire les gourmands, il manquera au moins 10 d’entre elles ! Notre « chauffeuse » vient nous chercher. Cela fait plaisir de retrouver l’équipe, qui n’est certes pas au complet, mais je découvre des visages encore inconnus. Il y a aussi quelques personnes du campement, et ça fait plaisir de les voir si heureux, nos frères... et j’aurais aimé écrire « nos soeurs », mais on ne voit guerre les femmes. L’ambiance est totalement conviviale, c’est d’la bombe de balle, comme disent les djeuns ! Et la fiesta va durer tard dans la nuit.

Visite camp la nuit avec Zim’ et Nydia. Rencontre avec des Tchadiens qui m’offrent du lait sucré dès qu’ils apprennent que j’ai vécu 2 ans dans leur pays. Je leur dis que des cours de Français sont donnés à l’école de Zim’ ; viendront-ils ?

Samedi 21 mai

J’hallucine... la classe est à nouveau bondée. Et dire que c’est volontaire, et que les élèves sont si assidus... Alors que, dans certaines écoles françaises, les élèves n’ont aucune envie de se tenir correctement, et surtout, ne sont absol ument pas motivés par les cours délivrés parfois par de super instit’ ou prof qui, très rapidement tombent en dépression comme on tombe en amour !

Un groupe arrive, deux jeunes filles bénévoles espagnoles, un Berlinois, un couple, ainsi que des amis de Marco et Arkhan, Mehdi et Rami. Le soir, alors que j’entre dans la chambre, je trouve le couple dans « mon » lit, cela me contrarie comme une gosse ! Sans doute la fatigue, une explication, pas une excuse...

Dimanche 22 mai

Cours, salle bondée, comme d’hab’. Un régal.

Au cours de l’aprèm’, visite du camp avec Nidya, Olivier (pote bénévole belge), Kevin, le jeune Allemand, Laura et Marina, les deux amies espagnoles. Nous avons l’occasion de disputer un match de foot avec de jeunes syriens, dans leur quartier. Un tout jeune homme (15-16 ans) nous suit, qui semble connaître Nidya. Presque de retour, Olivier propose d’aller visiter l’école des arts et métiers, non loin de la nôtre. Et là, nouvelle émotion, je découvre un homme en train de tailler un morceau de pneu avec lequel il fabrique des... sandales, dont certaines sont en cours de séchage. Qui d’émouvant à ce genre de fabrication ? Juste que je portais les mêmes au Tchad, lors de mon cœurs séjour de 2 ans. Semelles en pneu, lanières en chambre à air. Lorsque je raconte cela à Olivier qui s’étonne de mon étonnement, il me demande pourquoi je n’en commande pas une paire. Ben, je ne sais pas s’il les fabriquerait pour moi, d’autant que je les voudrais sur mesure, à la ressemblance de celles que je portais dans le passé. Olivier le demande pour moi, en expliquant que je suis allée au Tchad, et que, du coup, cela me rappelle plein de choses. L’homme sourit, je lui parle de mon séjour, et lui demande s’il me ferait une paire de sandales sur mesure. Je les lui esquisse grossièrement sur une feuille de papier, il les peaufine en 3 D, et prend le contour de mon pied. Elles devraient être prêtes demain, mais je lui dis que je ne suis pas pressée, je reste encore au moins 15 jours encore.

En soirée, Zim’ nous propose, à Laura et moi, de refaire un tour dans le campement. Dès l’entrée du campement, un gars nous interpelle, il vient de subir 5h de garde à vue sur dénonciation. Il nous assure être non migrant, parle le Français comme un citoyen lambda, et nous explique avoir été accusé d’avoir pénétré dans un jardin, pour voler un vélo. Il croit qu’on est en train de repartir du campement et qu’on a une voiture, et demande qu’on l’amène à l’Auberge des Migrants. Zim’ lui propose d’aller voir les amis du resto anglais pour leur demander de l’amener. Nous retrouvons le jeune homme de l’après-midi qui commence à nous accompagner. Zim’ le dissuade de nous suivre comme il l’a fait pour un autre quelques instants plus tôt, au départ du site de l’école. Nous sommes en reportage ! Quant au premier, Zim’ nous met encore en garde : nous rencontrons des personnes sympa, motivées, avenantes, à l’école, la confiance s’installe, mais attention à l’extérieur du site, ou là, c’est le système « D ». Ne rien montrer de ce que l’on possède, rester sur nos gardes. Vol avec menace, tout est possible.

Nous arrivons à une sorte de lac, c’est la frontière entre le campement nord et celui du sud. Sur le retour, nous assistons au début d’une bagarre, nous ne nous attardons pas.

Zim’ nous amène de nouveau dans la jungle, en soirée. Il nous explique toute la difficulté de comprendre combien sont différentes les personnes qu’elles soient dans l’enceinte du site ou en dehors. À l’intérieur, ils te prennent dans les bras, t’appellent mon frère, mais à l’extérieur, ils peuvent s’approcher de toi, te menacer avec un couteau pour prendre portable, etc.

Lundi 23 mai

Zim’ nous emmène, Laura et moi, découvrir le campement encore calme si tôt le matin. Nous faisons le tour, à nouveau , nous surplombons la « bande des 100 mètres », libérée avant le démantèlement de la partie sud du camp, là où nous avons joué au foot avec les jeunes syriens. Un camion de police ralentit au niveau d’un homme assis en hauteur, contre le grillage agrémenté de barbelés qui borde la route. Il se fait virer, le voilà qui dévale le talus sur lequel il était perché. Zim’ nous explique que le déploiement de CRS, autour de la « jungle », aux entrées, etc., coûte chaque jour au moins 150.000 €. Ce qui m’enrage, c’est que cet argent aurait pu servir à déployer une solidarité phénoménale envers ces gens perdus ; Calais, dont la devise est « Calais accueille le monde », aurait pu devenir une ville modèle, avec un projet pilote humaniste.

Au lieu de ça, cet argent est utilisé pour empêcher les gens d’être heureux ! Cet argent qui vient en partie de l’Angleterre, vu le deal de merde entre les 2 pays, est d’avancer la frontière vers nous, dans le tunnel, afin que ce soit la France qui gère le flux, et empêche les migrants d’atteindre le pays où sont réfugiés des membres de leur famille.

À l’heure de l’école, Denise arrive, dont j’ai fait la connaissance le soir de la fête. Elle vient s’occuper des enfants, et je vais l’accompagner. Le seul hic pour réunir les enfants afin de les amener à l’école, c’est de se faire comprendre, et de les rassembler. Ce qui nous prend un certain temps. Nous voici dans la classe. Denise a préparé de quoi occuper et gérer le groupe. C’est un peu désordre, ils essaient de nous faire tourner en bourrique !

L’atelier se termine par la décoration de l’arrière des chambres, que nous avons isolé en matinée. Tout d’abord, aucun d’eux ne se porte volontaire pour commencer... sauf... Ethan, un p’tit bout de 3 ans. Lorsqu’il commence, tous se mettent à tendre la main pour recevoir un pinceau. Et la magie opère. La bâche tendue le matin-même devient fresque artistique parlante et magnifique. La séance se termine par le goûter, puis on ramène les enfants « chez eux ». Je suis vannée ! Tout juste si le moral n’atteint pas le niveau zéro ; tiendrais-je tout le mois comme je l’ai projeté ?

Ce soir, dodo 8h30. Je suis sur les genoux.

Mardi 24 mai

Matinée tranquille, levée 8h passées, reposée mais encore besoin de ne pas trop veiller ! Je n’ai plus 20 ans, et ce que j’ai choisi de vivre demande énergie en tous domaines : donner du temps, avec les adultes, les enfants, les « collègues » bénévoles, apprendre, l’anglais notamment, accumuler les infos tout en côtoyant la misère, celle que les hommes sèment, récolter tout l’amour à redistribuer, s’en repaître en passant.

Zim’ entreprend de m’amener vers le pont tagué photographié précédemment. Là, je comprends enfin que si ces p... de barbelés s’arrêtaient au bout du pont, ce n’était pas définitif, et que le boulot reprend aujourd’hui : des pelleteuses et autres machines, et plusieurs hommes préparent le travail d’enfermement. En revenant, nous discutons avec un homme qui remplit la citerne de son camion pour nettoyer les toilettes. Zim’ lui fait part d’une partie de ses projets. Il est sans cesse en ébullition, à croire que 100 idées s’imposent à la minute à son cerveau, mais aussi à son cœur.

J’ai enfin pu rincer le linge que j’ai lavé il y a quelques jours, qui a pris l’eau de pluie la soirée-même, la nuit suivante, et la journée du lendemain ! Mis de côté dans un sac plastique, il a fallu le rincer abondamment. Les quelques rayons de soleil, et le vent constant aujourd’hui encore, vont bien finir par le sécher...

À Nathalie, l’amie bénévole qui s’occupe des enfants, j’explique la grande fatigue d’hier, et lui fait part de mon soulagement de ne pas être obligée de m’occuper des p’tits loups aujourd’hui. Elle me reprend aussitôt avec un petit sourire... s’ils sont plus de 10, elle aura besoin de moi. Ouille ! Heureusement (ou dommage), ils sont 8 ou 9 ; pour 2, c’est gérable.

L’arrivée de clowns, des bénévoles belges, si j’ai bien compris, montés sur piles, pose un point final à l’aprèm’ scolaire. J’ai pris plusieurs vidéos, que je ne montrerai sans doute qu’à des proches, car on peut y voir les visages des enfants. En effet, d’après ce que j’ai appris sur place, il y en a eu suffisamment qui ont disparus, filière pédo ou trafic d’organes.

Sans cesse, d’un jour à l’autre, et d’un instant à l’autre, de nombreuses personnes viennent afin d’observer, de s’engager, ou de travailler sur ce qui se passe, non seulement dans le campement, mais surtout sur le site de l’école. Ce matin, c’était un journaliste irlandais. Ensuite, un groupe de jeunes gens de Clermont-Ferrand est arrivé en début de soirée, qui se préparent à écrire un livre sur l’Ecole Laïque du Chemin des Dunes, ce dont m’avait parlé Zim’ par 2 fois.

Mercredi 25 mai

Ce matin, il me semblait qu’il faisait plus doux que les autres jours. À nouveau, Zim’ m’emmène en balade, nous voulons faire des photos du travail de prépa des clôtures à venir, et pour cela, nous voulons monter sur le pont, puis revenir par-dessous. C’est terrible de penser qu’on met tant d’argent pour retenir les gens sur une terre inhospitalière...

Je me suis engagée auprès de Virginie à aider l’équipe de cet après-midi auprès des enfants, mais nous sommes moins nombreux à enseigner aujourd’hui, aussi je suis le mouvement vers la salle de classe des adultes. Je ne suis pas à la même place que d’habitude, pas de tableau noir, pas de craie, mais un tableau Véléda, avec des feutres un peu malades, quand même ! Un peu avant 13h, je demande à mes élèves de m’excuser, je dois rejoindre les gamins dès 14h. Juste avant, je voudrais manger un peu.

Avant de partir, nous prenons le temps de nous concerter, Jenny a préparé du matériel etc. Les enfants sont plus calmes que hier, et surtout avant-hier. Pourtant, le matériel manque, et il faut aller le chercher. Pahim et Azra, une petite sauvageonne assez agressive, se révèlent de très bons et assidus élèves, à notre grand étonnement. Il s’agit d’indiquer ce qui est plus léger, et ce qui est plus lourd, ce qui coule et ce qui flotte. Ensuite, récré ; puis, petit travail artistique, découper de petits morceaux de papier de différentes couleur sur un dessin représentant une vague. Afin d’y déposer ensuite un bateau en papier. Le temps a passé vraiment rapidement, et Azra et Fahin (prononcer « Pahin ») nous étonnent par leur concentration.

Le début de soirée, l’ambiance était détendue, jusqu’à ce que notre Marco ne se sente pas bien. Nous avons appelé les pompiers, très inquiets par son état, difficultés respiratoires, douleurs, difficultés d’élocution.

Heureusement, il reviendra, tard certes, mais soulagé, et nous aussi. Lorsque je me rends enfin dans la chambre, je trouve mes jeunes amis en train de discuter à bâtons rompus. Du coup, je travaille à la suite du journal jusque tard, lorsqu’ils décident de l’extinction des feux.

J’ai oublié de préciser que les chiottes ( !) sont, non rudimentaires, mais régulièrement entretenues (produit chimique malheureusement), et qu’il faut faire attention avant de sortir à ne pas tomber nez-à-nez avec des Afghans sur le chemin du départ, au risque de recevoir des pierres, nous prévenait Zim ’.

Jeudi 26 mai

Couchée tard, levée tôt, Zim’ nous propose d’aller à nouveau faire un tour dans le campement, que je n’avais jamais trouvé aussi calme. Et je ne me souviens pas m’être jamais levée avec un soleil aussi chaudement présent. Comme d’hab’, le vent se lève en cours de journée. Dans la matinée, jusque dans l’après-midi, l’équipe des 3 jeunes journalistes poursuit les interviews. Quant à moi, j’ai pris mes « RTT » pour faire un peu de lessive, profitant de la météo favorable.

Je rejoins les élèves assidus dans la classe des adultes. Le cours se passe tranquille, je reprends le cours de Français devant le tableau noir. Peu à peu, il semble que quelque chose se passe dehors. Je pense à une rixe. Pas une seconde je n’imagine ce qui va se passer. Le cours continue, entrecoupés par moment par une agitation anormale, au point que les amies enseignantes me paraissent bien stressées, et les enfants bien excités. Tout d’abord, je me dis qu’ils sont particulièrement énervés et …., et, finalement, j’entends un bruit de fond qui ressemble vraiment à des cris, non de simple bagarre, mais de « guerre ». Tous, nous avons alors la même réaction, nous sortons de la classe, et là, je n’en crois pas mes yeux. La plaine qui sépare l’école du reste du camp est envahie par des personnes tantôt fuyant leurs agresseurs, tantôt se ruant dessus, armés de barres de fer, de bâtons, de couteaux, etc. Au loin, cela ressemble à une attaque de Huns, sans blague ! On entends hurler de concert, et par vague, tantôt au loin, tantôt très proche de notre école. Les Soudanais qui fuient les Afghans sont arrêtés par les CRS lorsqu’ils atteignent la route des Gravelines qui passe parallèlement à l’école. Certes, il n’est pas question de laisser déborder la violence au-delà des limites du camp, mais de là à gueuler « dégage », « ta gueule »... Des bombes lacrymo pleuvent, ce qui arrête la fuite de la foule, mais, du coup, les expose à leurs ennemis. Les enfants sont rapidement embarqués et emmenés à la plage, car on ne peut les ramener « chez eux » tout de suite, et risquer de les exposer aux fous furieux. Nidiya préviendra les amies enseignantes lorsque le calme sera revenu, et les CRS afin qu’ils laissent passer les voitures qui transportent les mômes. Les véhicules sont garés devant l’école, et nous raccompagneront nombreux chacun, à pied. En effet, pas la peine d’attirer l’attention, d’exposer les enfants à des risques inutiles, ainsi que les bénévoles et leurs biens. Finalement, malgré la clameur qui amplifie, les Afghans ne viennent pas jusqu’à nous, mais nous avons vraiment cru quelques instants que les Soudanais pénétreraient sur le site où nous nous tenons. La plaine se vide, et une épaisse fumée s’élève, grise tout d’abord, puis de plus en plus noire. La « jungle » est en feu, j’ai vraiment envie de pleurer. Un homme en béquilles se tient un peu perdu, nous lui disons de venir se mettre à l’abri au cas où le danger se rapproche, comme nous l’avons fait pour une dizaine d’autres. Je soigne l’un d’eux, sans aucun doute Soudanais, qui s’est pris un coup à la tête. Je pense très fort à maman dont le métier était de prendre soin de tous, et qui a risqué sa vie au Congo et au Tchad, ainsi que papa.

Les cars de CRS se succèdent, les pompiers arrivent. Le feu s’étend, les bonbonnes de gaz commencent à exploser. Les gendarmes mobiles arrivent en renfort, et les pompiers sont toujours au même endroit. Les camions cernent la zone sud comme la zone nord. Mais, le feu est à son apogée, des centaines de personnes vont perdre leur abri, et sûrement tous leurs papiers, et les pompiers ne bougent toujours pas. Pourtant, la sécurité est assurée par un nombre impressionnant de membres des forces de l’ordre. Le feu prend de l’ampleur, la fumée noire cache même le soleil pourtant accueillant depuis le début de la journée. Une explosion, que je vois avant de l’entendre. Je suis perchée sur la tour des jeux des enfants, je peux filmer et photographier à l’envi. Difficile de retranscrire mes impressions durant ces moments-là. Impuissance, détresse, révolte... Impression que tout est voulu, car, si la jungle brûle, ça fera peut-être fuir ceux qui auront tout perdu, ou, cela Le père Hans (ou Yann) vient se renseigner sur l’aide que nous pourrions apporter à des familles (mamans et enfants). Zim’ envisage de les loger afin de les mettre à l’abri. Nous apprenons que tout a commencé à cause d’un sandwich, lors de la distribution de bouffe à la Vie Active, dans le campement. La dispute s’est envenimée entre Afghans et Soudanais. Enfermer des humains dans des conditions aussi difficiles, mettre autant d’argent à ériger des clôtures comme on érigeait autrefois des murs, nous en vivons les conséquences en direct... quelle honte, quel aveu de course au pouvoir et de manigances politiciennes malsaines ! Diviser pour mieux régner, semer sciemment le désordre pour amener la « p’tite gueule de langue de vipère de la nièce à sa tante » ( !) à l’ouvrir pour distiller son venin, et lire l’allusion qu’elle fait au vivre ensemble dans un article aussi partial qu’elle, alors que c’est elle qui monte le peuple contre le peuple.... un ridicule qui tue, malheureusement.

Parce qu’enfin, comme le faisait remarquer Zim’, comment se fait-il que presque jour pour jour ça pète à nouveau ? Y aurait-il une volonté cachée de foutre le dawa, afin que l’on puisse affirmer que le peuple français est en danger ? Pour imposer plus de sécurité, et risquer d’amener la France à la dictature, et aux idées nauséabondes du clan LEPEN ? Chronique d’une guéguerre annoncée, guerre de la sauvagerie humaine dans toute sa splendeur, sauvagerie savamment organisée par les pouvoirs publiques ?

Comment peut-on défendre des frontières invisibles, et surtout tellement aléatoires ? Défendre la France, oui, mais laquelle ? se demandait-on avec Nathalie, l’enseignante chez les enfants. Celle des Lumières, de la grande littérature, des grands philosophes, des paysages magnifiques ? Et tant d’autres choses. La France... Celle d’avant la guerre, sans l’Alsace et la Lorraine ? Celle des Huns, des Visigoths, des Maures ? Celle des « algériens d’origine », des réfugiés espagnols, italiens... ? Nous sommes un savant mélange de toutes ces cultures, cultures qui furent d’ailleurs il fut un temps, les plus avancées du monde.

Ne disais-je pas à une personne chère qui mettait avant notre culture judéo-chrétienne que celle-ci n’avait que... 2000 ans ?! Et même moins, le temps que le christianisme arrive jusqu’à nous. Non ?! Et que l’Humanité évolue en cycle, du pire au meilleur, du plus bas au plus élevé, pour mieux se vautrer à nouveau ?! Sur le ton de la plaisanterie, j’affirmais que c’était peut-être Daesch (et autres extrêmismes) qui sont en avance sur nous, vu que nous sommes en pleine décadence ! Eux sont arrivés à l’apogée de l’obscurantisme, il ne leur reste plus qu’à recommencer le cycle en s’élevant à nouveau...

C’est mon avis, et pour l’instant je le partage !

Les enfants reviennent, les parents, du moins une partie, les rejoignent à l’école. Les petits ont été hyper gâtés par tous, le marchand de glace, le personnel de l’endroit où ils ont grignoté, et même les gens sur la plage qui sentent qu’il s’est passé quelque chose de grave au campement, et semblent découvrir qu’il n’y vivent pas que des adultes, et des hommes... Nous raccompagnons tout ce petit monde. Certes, pour moi qui suis presque maladivement anti-militariste primaire ( !), voir des CRS sécuriser le site des containers me réconforte (pour les familles, les enfants), mais quid de l’intérieur du campement ?

Zim’ me dit que les Anglais, nos amis complémentaires, ont déjà commencé à amener du matériel afin que les personnes puissent se reconstruire un abri.

Vendredi 27 mai

Ce matin, retour sur ce qui s’est passé hier, nous partons photographier les dégâts. L’odeur du bois brûlé refroidi, et de plastique fondu taquine nos narines fragilisées par la fatigue. Tout est étrangement silencieux, l’atmosphère est lourde, triste. Par-ci par-là, nous rencontrons des groupes assis autour d’un feu. Un groupe particulièrement me touche, ils sont assis au milieu... de rien ! Car il ne reste rien de leur abri, et de leur lieu de vie. Rien que de la cendre, des bâtons, des morceaux de tissu brûlés, des traces de vie, de leur survie, en somme. Et des dizaines de bouteille de gaz. Rien que dans ce lieu-là, j’en compte 20. Zim’ dit aux personnes du groupe de venir chercher des tentes ou des couvertures, l’école peut leur en filer. C’est dans un silence presque total que Zim’ et moi évoluons dans ce paysage quasi lunaire. Sur le retour, nous croisons le camion des Anglais, ils continuent à amener du matériel

Certains de bénévoles de l’école vont aider les Erytréens à déblayer les « ruines ». Il nous sera confirmé que des centaines de personnes ont tout perdu, et nous commençons d’ailleurs à nous préoccuper sérieusement de notre Moussa, et d’autres que nous connaissons personnellement. Un bénévole de la Vie Active, migrant tchadien, est dans ce cas, ainsi que notre homme en béquille. Nidiya nous apprend qu’une de ses amies bénévoles de cette asso à délégation de service publique, entreprise mandatée par l’Etat, a été blessée assez gravement au visage. Nous ne savons pas exactement le nombre de blessés, de... morts ? Personne ne fait mention de décès, mais certains journaux avancent le chiffre de 50 à 57 blessés, chiffre qui se situerait finalement aux alentours d’une quarantaine, parmi les résidents du campement.

Le camion de la Warehouse vient apporter des couvertures, sacs de couchage, et tentes.

La crève ne m’aura pas, je veille jusqu’à presque 4h30 pour peaufiner le journal, et tenter d’envoyer les photos sur FB, ainsi qu’un mail à ma maman. En vain. Mais, au moins, l’esquisse du journal est passée. Par contre, pas question de me lever vers 6 ou 7h pour aller visiter à nouveau le camp avec Zim’, faut pas déconner, chui pas non plus une superwoman !

Samedi 28 mai

Levée tard, chui vannée !

Zim’ est allé faire des photos du camp, les Anglais ont encore merveilleusement travaillé, de nombreux espaces hier gris et noir sont à présent « présentables ».

La mission crêpes m’attend, et je veux auparavant peaufiner mon texte. Ensuite, faut que je pense à faire un peu de lessive, à nouveau. Mais voilà que Zim’ entre dans la salle de vie où je travaille sur mon PC, pour m’avertir que des Afghans ont besoin d’aide, l’un d’eux est blessé au tibia, latté par les CRS. Je désinfecte, je badigeonne de Bétadine, Raïs pose une bande. Un autre se plaint du mollet, une crampe, j’imagine. Nous comprenons qu’ils ont certainement essayé de passer cette nuit afin de rejoindre l’Angleterre. Un point bien précis le fait souffrir, ce qui lui donne l’occasion de bénéficier de mes massages savants ! J’y passe un bout de temps, je veux le soulager, et je sais que le contact bienveillant ne doit pas être son lot tous les jours.

Raïs et Marco trient la nourriture arrivée, la vie est… belle ?!

L’espace de l’école va être envahi toute la journée, flux et reflux se succèdent dans cesse. Je reconnais que je me sens vraiment fatiguée, et perdue. Plus l’habitude de mouvement incessant, et pas dans ma meilleure forme avec ce rhume qui tombe mal.

Toute la journée aussi c’est une constante distribution : bouffe aux enfants, nourriture et couvertures aux parents, et à tant d’autres personnes, interviews pour nos quatre amis étudiants qui préparent le livre sur l’école, installation d’une zone « sécurisée » pour les chiottes, et de la parabole pour la nouvelle télé, en vue de je ne sais plus quel événement sportif prochain.

Le soir tombe, il y a toujours autant de monde, et nous attendons Zim’ qui est allé voir un match de foot. Comme d’habitude le WE, c’est détente totale ? Zim’ a prévu un barbecue, et nous avons préparé des salades de crudités et de fruits. En plat de résistance, il y a un peu de tout, il suffit de se servir. Ce que j’aime, c’est le fait que Zim’ obtient tout ce qu’il veut, sans un sou ! Non seulement sans un sou dépensé de sa poche, mais sans en demander. Beaucoup de dons, mais pas un seul centime. Ma Nathouille qui devait partir va rester encore un moment, nous dansons, discutons, rions, ça fait du bien après une semaine dense, et une journée qui le fut encore plus. Et je fais plus amplement connaissance avec Carole, avec qui le feeling passe un max, ainsi qu’avec Rachel. De toute façon, je m’entends bien avec tout me monde, tant avoir le même but tisse des liens forts, le plus souvent. Et voilà que l’envie de peindre me prend. Après ce que nous avons vécu, besoin de m’exprimer, de faire sortir le stress, la tristesse, la révolte, sans la partager, sans la faire porter par les autres. Et besoin de poser l’espoir. J’avais trouvé des toiles et de la peinture dans la classe des enfants, et j’en avais parlé à Nathalie, qui s’occupe d’eux. Elle m’avait donné l’autorisation de me servir, dans la mesure où il n’y en avait pas pour tous, et les enfants ne sauraient qu’en faire, me dit-elle. Et Marina m’avait demandé de peindre devant elle. Je réalise donc mon œuvre en direct, comme guidée. Si, si !!! Dernière action avant dodo.

Dimanche 29 mai

C’est la fête des mères... Je pense à la mienne, elle me manque un peu, quand même. Heureusement, mes enfants pensent à moi.

Je me suis levée complètement groggy, le rhume, et une fatigue qui me mène au bord des larmes. Je me demande même si je vais tenir jusqu’au bout... Le vent ne me conduit pas à la sérénité, je me gèle ! Comme c’est le branle-bas de combat, et que tout le monde se met au boulot, qui à la vaisselle, qui e je me joins à la fourmilière... Courageuse mais pas téméraire, je vais faire le ménage à l’intérieur. Tout à coup, après en gros une petite heure, je me rends compte que je vais carrément mieux. Comment est-ce possible, je ne saurais le dire, difficile à expliquer, impression que l’ambiance d’amour, les énergies qui circulent ici m’ont requinquée.

Zim’ nous « commande » (vu que c’est Dieu !), à Nadiya et moi, de dormir dans sa chambre, mieux aménagée.

Lundi 30 mai

Ce matin, bien que le vent m’aie empêchée de dormir (la chambre de Zim’ se situe à l’angle du bâtiment et reçoit tous les vents), je me sens mieux, et même plutôt en forme. Alors qu’après avoir fait chauffer de l’eau dans une marmite, je me prépare à faire la grosse vaisselle de la veille, Zim’ vient demander si quelqu’un serait prêt à assurer un cours de Français. Ok, je vais le faire, mais un ti café d’abord, et, du coup, nous proposons à la personne demandeuse une tasse de lait chaud. Le vent est terriblement violent, plus que jamais. L’été, ça existe à Calais ?!

Le cours est folklo, me voilà en train de donner un cours de conjugaison, alors que je n’arrive pas à expliquer pourquoi et quand on emploie l’imparfait plutôt que le participe passé, et vice-versa. Mon « métier » est d’écrire, je sais quand je dois employer tel ou tel temps, ou poser ici ou là tel ou tel participe passé, mais je suis incapable de l’expliquer, ce qui fait beaucoup rire mes élèves !

Ensuite, break, je vais grignoter, le vent est devenu fou...

En soirée, repas convivial, nous sommes nombreux, heureux d’être ensemble, cela finit par musique et danse. Pas de connexion internet, nous sommes coupés du monde... Le vent est toujours aussi taré, et aller aux chiottes est un exploit d’inconscience, dans la mesure où par deux fois, l’une d’elle s’est retrouvée par terre. Et c’est justement dans celle-là que m’enferme avec la trouille au ventre, tant l’abri tangue. Je m’imagine en position, enlevée par le vent... on n’est pas dans la merde... ou plutôt, si !

Mardi 31 mai

Le vent est complètement taré. Il a soufflé toute la nuit, difficile de dormir dans ces conditions, mais, la fatigue aidant, le pays des rêves nous a happés quand même. Nidiya me réveille pour l’aider à soulever le portail sommaire en bois, qu’elle pose sur son pied. Du coup, encore mieux réveillée, la copine ! Quant à moi qui souffre parfois du dos, même cet effort n’appelle pas de conséquence. À croire que fréquenter Zim’ n’apporte que bénéfice. Sa foi est tellement vivante qu’il revivifierait presque celle que j’eus dans une vie antérieure !

Je file chercher des livres de CE1-CE2 (si, si) afin de réaliser la promesse que j’ai faite à mes élèves de réviser la conjugaison et l’emploi des temps. Du coup, je révise également les adverbes, les pronoms, etc.

Je file à la cuisine, et je commence à trier les légumes entassés depuis plusieurs jours, qui agrémenteront le repas de midi composé des restes d’hier. Courgettes, oignons, poireaux, tout y passe.

Il y a encore beaucoup de monde aujourd’hui, et notamment des étudiants paysagistes, qui sèment et plantent toute la journée, suivis par deux adolescents. Ils filent vers les contenairs pour accrocher les pots aux clôtures qui les entourent. Cela semble plaire, nous rapportent les amis qui ont géré l’atelier. Au point, d’ailleurs, que des personnes viennent demander si on peut leur filer des semences ou des plants...

Ce soir, ce sera à nouveau crêpes, pour fêter, non le départ d’un ami, mais sa prochaine installation dans une maison, une vraie.

Le vent ne lâche rien.

Deux jeunes étudiants en journalisme (Université catholique de Lille) sont interviewés par Zim’. Le monde à l’envers ! Ils viennent de découvrir le site de l’Ecole, et ils sont vraiment séduits par ce qu’ils voient et par ceux qu’ils découvrent. Et par notre Zim’ national.

Après les crêpes, soirée simple et sympa autour d’un film. Tout à coup, Zim’ qui a senti que quelque chose se tramait revient en coup de vent dans la salle de vie pour chercher son appareil, et nous l’imitons aussitôt : les Afghans qui cherchaient comme toute les nuits à passer vers le bout du terrain afin de gagner l’autoroute, sont freinés dans leur élan par les CRS et les gaz lacrymo. Que d’argent jeté par les fenêtres pour empêcher des gens de trouver leur bonheur !

Mercredi 1 juin

Vers 6h, j’ai cru entendre du bruit dehors, comme si des gens couraient, parlaient haut. Je me rendors. Au réveil, Céline nous demande si elle a rêvé, elle a entendu des choses similaires. En même temps, personne ne devrait plus s’étonner, vu le contexte quotidien.

Dans l’après-midi, nous décidons de nous échapper un peu. Céline a créé des liens forts avec quelques migrants, et nous les retrouvons en allant visiter la plantation suspendue aux grilles des containers. Les pots sont toujours en place, et nos amis en sont aussi heureux que nous. Du coup, nous décidons d’aller boire un pot dans un des bar de la « ville ». L’amitié dépassant les frontières, nous sommes reçus comme des rois. La discussion se déroule en multi langues, le « patron » est adorable, parle allemand avec Kevin, notre Berlinois. Mais, à la sortie, pas moyen de payer. De même lorsque je décide d’acheter un « rosti », le pain qui ressemble en même temps à la pita, mais aussi au pain azyme des juifs.

Au cours du repas du soir, nous nous rendons compte, une fois de plus, que ça bouge dehors. Cela ferait rire, n’était le contexte de ce qui se déroule sous nos yeux. En effet, les personnes qui cherchent à se rendre vers ce qu’elles pensent être le paradis (si possible sans avoir à passer par la case enfer, le refoulement) se sont regroupées par 10 derrière l’école, tandis qu’une vingtaine d’entre eux attendent dans l’obscurité de la plaine.Tous attendent le moment propice. Un rayon lumineux balaie l’espace nocturne, les camions blancs décorés comme des sapins de Noël avec leurs lueurs bleues, cherchent à cerner ces silhouettes puis, comme rien ne se passe, les camions se séparent, laissant place au silence juste perturbé par les conversations à peine discrètes de ces statues vivantes. Soudain, le signal est donné, et chacun se rue pour traverser la plaine, et atteindre les taillis de l’autre côté. Quelques minutes passent après leur disparition, et les camions recommencent leur balai lumineux, mais il est trop tard, les « rêveurs » se sont fondus dans la nuit épaisse.

Jeudi 2 juin

Ce matin au réveil, je fais part de mon inquiétude à Zim’, à propos de tous ceux qui vivent dans des tentes ou des cabanes non isolées... J’ai froid dans la chambre, alors que Zim’ a tout doublé, et redoublé avec nous, juste avant la réalisation de la fresque par les enfants. Et, justement, lors de notre reportage presque quotidien ce matin, nous rencontrons Moussa, ce petit homme toujours souriant, qui s’est construit un nouvel abri après les affrontements, puisqu’il a tout perdu, mais c’est une petite maison sans porte, juste fermée par un rideau.

Les clôtures prennent du terrain...

Dans ce que j’appelle la salle de vie, Brigitte, la « teacher » de Français, donne un cours particulier à un jeune homme afghan. Lorsqu’elle termine, elle me demande si je serais d’accord de continuer demain. Evidemment ! Nous nous donnons RV entre midi et 13h.

Ce soir, nouvelle incursion dans cette ville dans la ville, nous irons manger au resto « Les 3 idiots » où hier nous avons bu un coup. C’est juste... divin ! Nous parlons anglais entre potes (Kevin, Mallo, Flo, Ricardo, Céline et moi) car entre l’Allemand, l’Espagnol et le Français, faut trouver moyen de communiquer.

En revenant à l’école, je découvre les cris d’amour d’une page FB. Décidément, « Calais libre » est une mine de mordus de la langue française et de son « aurtaugraf » !

Vendredi 3 juin

Je me rends compte qu’il va tout de même falloir me bouger si je ne veux pas finir vraiment cracra ou à poil : le linge propre se fait rare. Nidiya arrive à ce moment-là, et propose de m’enlever pour la journée. Mais j’avais RV avec mon élève... Heureusement, non seulement une amie bénévole se propose de me remplacer, mais en en nous rendant au resto des amis, nous rencontrons le jeune homme concerné, qui accepte gentiment notre arrangement. Nous filons d’abord retrouver un ami afghan, afin de manger dans un des resto du campement. Mais le riz tarde à venir jusqu’à nous, aussi sommes-nous obligées de partir avant de partager notre repas avec nos amis.

Laverie, et... pâtisserie juste en face ! Nous craquons et nous faisons un maxi plaisir !

Petite journée juste banale, donc...

Juste un chouia d’inquiétude pour Mehdi, parti depuis plusieurs jours juste pour une ou deux nuits à la Nuit Debout de Paris, et dont nous restons sans nouvelle...

Dimanche 5 juin

RTT ( !) avec mon amie Nathalie. Je veux être en forme demain pour reprendre les cours, j’aime trop enseigner, et j’ai pris de la distance depuis déjà trop longtemps.

Journée en Belgique, plein de chocolat, pickles, shopping, etc.

Comme d’hab’, vers 2h du mat’,se forment, La soirée est perturbée une première fois par les accrochages entre les Afghans qui veulent passer de l’autre côté des taillis, et les CRS qui veulent les en empêcher. Le groupe de migrants recule, et se rassemble derrière l’école ; quand donc comprendront-ils qu’en allant tout droit sur le chemin qui traverse la plaine, ils se ruent sur les forces de l’ordre ? Et qu’ils devraient être plus discrets !

Ceci dit, chui pas folle, certains, les plus jeunes, cherchent sans doute à occuper leur soirée en allant se frotter à l’autorité...

Lundi 6 juin

C’est le 1er jour du ramadan. Hier, des gars ont expliqué à Mallo qu’ils n’auraient pas la même attitude durant ce mois ; Ils ne nous tendrons pas la main, ou du moins ne nous embrasserons pas, nous les femmes. Nombreux seront ceux qui baisseront les yeux lorsque nous les croiserons dans le campement. Evidemment, j’oublierai ça, et tendrai par deux fois la main à mon ami tchadien, et un élève soudanais. Recul. Par contre, le soir-même, j’ai eu droit à mon câlin ! Par contre, alors que je suis en train de récolter des restes de l’intervention de la nuit précédente, Moussa, lui, traverse même la plaine pour me dire bonjour, ce qui ne se résume jamais à une poignée de main, ou à un bisou, mais s’accompagne d’une étreinte chaleureuse. Mon fils, encore un, embrasse sa maman avec affection. Je « joke » avec Mallo : alors, si nos élèves ne nous regardent pas, ne nous adresse pas la parole, comment saurons-nous s’ils ont compris ce qu’on tente de leur apprendre ? Et si nous comprenons qu’ils n’ont pas compris, comment nous expliqueront-ils ce qu’ils n’ont pas compris ?!

Zim’ et Marco s’inquiète pour Khaïs, qui semble avoir de réels problèmes d’yeux. Nous ne comprenons pas pourquoi il accepte d’être aidé pour obtenir des lentilles, sans que cela soit suivi de résultat.

Deux journalistes indépendants nous ont rendu visite, afin de filmer et photographier notre travail. Ils aimeraient approfondir le sujet, et montrer un autre facette de la problématique. Leur discrétion et leur empathie nous convient bien, et le feeling passe. Longue discussion avec les uns et les autres. Zim’ leur propose d’aller découvrir le marché noir à l’entrée du campement. Nous nous étonnons d’abord de ne pas voir l’attroupement habituel, et nous nous souvenons alors que nous sommes au 1er jour du ramadan. Nous avons croisé des groupes de personnes qui se préparent visiblement à passer en Angleterre. Nous grimpons sur notre dune habituelle, d’où nous avons une vue globale. Ce n’est pas la 1ère fois que je suis Zim’, mais c’est chaque fois comme la 1ère fois. Je me rends soudain compte qu’un muezzin « psalmodie », au loin, et me voilà transportée au bout du monde. Je me revois en Israël, lors de ma 1ère visite, lorsque, de la chambre de l’hôtel Pilgrim’s, montait l’appel à la prière, rapidement suivi des klaxons incessants des bus de la station située sous nos fenêtres !

Sur le chemin du retour, Zim’ se baisse pour ramasser une pierre, et comme nous nous demandons ce qui lui arrive, il la balance vers quelques ordures cachées par des broussailles : des dizaines de rats s’en échappent à la vitesse grand « V » ; je pense à l’histoire du joueur de flûte... Zim’ se marre (de toute manière il rit tout le temps, ce gars !), et s’exclame : la jungle est une grande famille, hein, nous faisons tous partie de cette grande famille ; les migrants, les bénévoles, les CRS et les rats !!! Il est vrai que nous y sommes tous prisonniers, puisque, maintenant, les clôtures ont complètement cerné même la bretelle qui mène au campement. Ce mur érigé pour contenir des êtres humains me rend malade, nous rend malades.

Revenus à l’école, nos deux amis s’en retournent, tandis que des groupes s’avancent à nouveau au-devant des CRS. Je ne comprendrai jamais pourquoi ils prennent toujours le même chemin. Un rayon lumineux balaie la plaine, comme au bon temps des camps de concentration... Je grince des dents. Dans 50 ans, nombreux seront ceux qui seront fiers d’avoir résisté à la haine ambiante, tandis que d’autres honteux, tâcheront de se faire oublier. Quand je pense que ces tordus de la page FB Calais libre m’ont traitée de collabo !!! Le monde à l’envers... J’avais juste posté une vidéo que j’avais tournée, tandis que, pour une fois, je commentais, expliquant qu’on enfermait des gens, ce à quoi ces personnes très aimantes répondaient que je n’avais rien compris ; c’est surtout, assuraient-ils, pour protéger « nos » autoroutes !

Ma fille cadette n’en revient pas, ainsi que mes amis. Tous sont fâchés et même choqués, tristes pour moi, et m’assurent de leur soutien. Mais je ne ressens aucune tristesse, sinon en pensant à ce temps et cette énergie que perdent ces gens, au lieu d’aimer et de semer un peu de solidarité. Pas de souci, je sais qui je suis, ce que je vaux, et j’assume sans effort l’attitude agressive des autres, et l’agacement que je suscite. Alors que la vidéo est rapidement retirée de cette page, ma fille aînée va les en remercier... réponse sarcastique de la part des habitués, mais ça s’arrête là. Elle avait alerté tous ses potes afin qu’ils aillent dire tout le bien qu’ils pensaient de leur mentalité.

Mardi 7 juin

Des journalistes de TF1 sont attendus... Je dois dire que nous ne nous en réjouissons pas vraiment, un peu refroidis par divers reportages.

Reprendre l’enseignement est une vrai plaisir que j’avais un peu oublié. Oh, cette fois-ci, comme il fait enfin beau, ce n’est pas debout devant un tableau que regardent une dizaine d’élèves, que je donne cours, mais attablée avec deux jeunes gens très motivés qui répètent et répètent encore les mots et les phrases en Français, inlassablement, jusqu’à avoir la prononciation le plus fidèle possible. Les jeunes gens sont remplacés par un jeune couple qui vient d’arriver. Ils sont un peu perdus, mais désirent tellement apprendre... En soirée, Zim’ leur préparera un sac de vivres, comme il le fait pour les familles des enfants qui viennent à l’école.

À l’heure de l’école, Nathalie arrive avec les journalistes. Elle avait dit qu’elle leur demanderait de filmer positif : le déroulement des cours avec les enfants, la récré, la reprise, le goûter... et d’éviter tout ce qui a déjà été dit et montré auparavant. Nous sommes inquiets : comment vont-il filmer nos p’tits bouts, sans les mettre en danger ?

Toujours pas de nouvelle de Mehdi, sa famille s’inquiète, et même sa chérie. Nous pensons vraiment que quelque chose de grave s’est passé, mais nous ne savons pas comment obtenir des infos, et vers qui nous tourner, hormis, pour les siens, vers les hôpitaux et la police.

Teresa, notre « teacher » espagnole qui enseigne l’anglais en France ( !) s’aperçoit qu’on lui a volé son vélo, tandis qu’elle donnait son cours. Nous faisons le tour du campement, scrutant la moindre allée, et nous finissons par aller voir le vendeur (et revendeur) de vélos, à qui Teresa décrit l’engin et donne ses coordonnées. Sur le chemin du retour, je vais voir à l’Ecole des Arts et Métiers si mes sandales sont prêtes, mais l’artisan n’est pas là.

Mercredi 8 juin

Les journalistes de TF1 sont revenus pour la 2ème journée. Discrets et très présents en même temps.

Je file faire ma récolte habituelle de « douilles » de bombes lacrymo. Pour une fois, j’ai écouté les conseils des amis, j’ai mis des gants, ce qui ne m’empêche pas d’éternuer un peu ! Je lave soigneusement le tout, j’aimerais tant avoir le temps de construire ma statue, genre un personnage (enfant, ou adulte) qui tient une peluche. J’ai même trouvé une « tototte »... Nidiya a discuté avec les journalistes, notamment le cadreur, et nous lui indiquons la fresque des enfants derrière l’école. Elle n’arrive pas à décoller, d’abord retenue par les inondations vers Lille. Nous nous sommes levés tous avec la grisaille, mais le ciel se découvre. Elle finira par partir, ma belle amie, et je tente de cacher mon cafard...

Zim’ s’en est allé aussi, pour une conférence à Paris, je ne le reverrai pas avant mon départ. Raison de plus pour revenir en juillet, j’espère.

Je suis retournée chercher mes sandales, mais le gars n’est pas là, et je suis toujours aussi mal comprise. Je vais finir par repartir sans.

Bien après l’heure de la fin des cours, des élèves s’attardent dans la classe. L’un d’eux a pris la place de « teacher » auprès de ses amis. Pendant ce temps, un groupe de 4 ou 5 personnes est entré dans notre salle de vie, omettant de saluer les personnes présentes. L’un d’eux, empli d’assurance, s’est approché du banc de muscu qu’utilisent Marco et certains jeunes gens qui en ont l’autorisation. Marco leur explique notre fonctionnement, mais ils ont visiblement envie de faire chier le monde. Nous les raccompagnons tous ensemble jusqu’à la porte, mais l’un d’eux notamment désire l’affrontement. Malgré son air supérieur, il finira par partir avec ses potes qui n’ont pas forcément l’air belliqueux.

Nous n’avons pas vu Khaïs depuis deux jours. Que devient-il ? L’un de nous l’a rencontré, ses yeux semblaient vraiment mal en point. Nous décidons de l’entourer, car il n’est plus sorti de sa caravane, et ne mange que des morceaux de chocolat. Rami et Kevin lui amènent à manger puis, avec Marina et Belen, ils vont lui tenir compagnie et lui offrir un « concert » ! Ce à quoi nous avons droit tous les soirs, Kevin à la guitare, Marina aussi parfois, qui joue également de la flûte traversière.

Olivier arrive dans la soirée. Notre ami prof de slam me lit quelques-unes de ses poésie, douce fin de journée avant dodo.

Jeudi 9 juin

Fait voilé, limite froid, je me fais engueuler par mes amis Flo et Mallo... parce que hier, j’ai eu le malheur de dire qu’il commençait à faire vraiment trop chaud... Apparemment, j’ai été entendue, et le résultat, ce sont les nuages ! Je me justifie : « il » est un peu vieux, et ne comprend pas trop ce qu’on lui dit. Et ça plus un peu de surdité, le « vieux » là-haut ne tient plus la route !!!

Ben voilà que ça s’découvre. Même si le vent capricieux ôte une partie du plaisir.

Une discussion me fait prendre conscience que ce qui se passe le soir a un nom : couvre-feu...

Je finis de rincer mes douilles de bombes lacrymo, et je commence à assembler chaque élément. Mon bonhomme prend vie mais, lorsque je veux l’accrocher au grillage de l’entrée, en guise de bienvenue et de message de paix, Marco m’en dissuade, ainsi que Nathalie, l’instit’ de l’école. En effet, il ne faudrait pas que le message soit source de malentendu, et que les CRS qui viendraient visiter l’école, comme cela arrive parfois, prennent ça pour de la provocation. J’avoue que je n’avais pas pensé à cette possibilité... Du coup, je ne sais pas quoi en faire !

Nous finissons en choeur le transfert de la cuisine en face de l’endroit où elle se situait, et trions tout, la nourriture, les casseroles, etc. Puis, nous faisons un tour en ville, Flo, Olivier, Mallo et moi.

La soirée au retour se poursuit en discussions au son d’un jazz sympa.

Vendredi 10 juin

Ben le temps a décidé d’être agréable.

Mais, crotte de bique, les z’amis se cassent, et j’ai les boules !!! Oui, je sais, j’écris bien familièrement tout à coup, mais c’est bien à force de côtoyer des « djeuns » ! Kevin, l’ami allemand qui parle espagnol et repart en sachant dire quelques mots de Français, et Marina, l’amie espagnole, nous quittent... P’tite larmichette.

En cours d’aprèm’, le petit couple tout mignon reviens me demander une leçon de Français. Ils sont attentifs, demandeurs et motivés. Fou-rire lorsque la jeune femme teznte de prononcer aussi bien que son mari, ce qui ne m’empêche pas d’assurer à ce dezrnier qu’ellle est ma meilleure élève, clin d’oeil en prime. Nous décidons finalement toutes les deux que nous sommes décidément les meilleures. Moi comme « teacher », elle en tant d’élève ! Il nous arrive souvent, à l’un ou à l’autre des bénévoles, de nous retrouver avec 2 ou 3 personnes demandeuses et motivées. C’est aussi un régal de pouvoir enseigner à un petit groupe. Et puis certains ont leurs repères, leur chouchou parmi les enseignants.

Petite lessive avant le départ prochain. Je pendrai le tout demain.

En soirée, nous décidons, Nath’, Marco et moi, de nous échapper pour manger une pizza « en ville ». Dans un kebbab tenu par deux gars super sympa, nous nous posons, et dégustons qui un bon kebabb, qui une pizza... genre demi roue de roulotte gitane (hein mon Esmé) !

Retour au bercail. Kevin et Marina passent leur nez par la porte de la salle de vie... Bah... Ils n’ont pu trouver un chauffeur pour se rendre en Allemagne, ils retenteront demain.

Samedi 11 juin

Temps toujours un temps ensoleillé, j’en reviens pas...

Kevin et Marina décident d’aller chercher quelques courses, et nous leur demandons s’ils pourraient ramener du fromage. Du coup, le temps s’arrête, nous les attendons de pied ferme pour petit déjeuner ! Lorsqu’il reviennent, c’est la fête, avec le fromage qui coule, prêt à tartiner...

Puis, j’entreprends de laver une belle grosse vaisselle comme je les aime ! Et y a du rangement à faire...

Mon « prince charmant », comme l’écrit mon éditeur de moi (qui nous souhaite beaucoup de bonheur !), et que j’ai appelé « Maître Paix », a enfin trouvé sa place. Il surplombe l’évier et surveille les chambres, une peluche (un kangourou trouvé dans la plaine devant l’école) dans les bras. Oeuvre sûrement éphémère, mais travail réalisé avec un tel plaisir enfantin...

Et, tout à coup, deux rayons de soleil, mes chéries Roxane et Marion. Elles sont revenues exprès pour pouvoir me dire au revoir.

Je partirai heureuse de cette expérience militante et collective tellement enrichissante, et fière de laisser une trace derrière moi. Retour en juillet, recul à prendre, distance nécessaire, mais cœur gros... J’ai peur de mes larmes demain...

Dimanche 12 juin

En me réveillant, j’ai déjà le cœur serré, comme si j’allais partir dans l’instant. Les câlins se succèdent, comme chaque jour. Plus émouvants aujourd’hui.

Dans la matinée, je masse notre ami Rami ; un jeune homme (Afghan ou Kurde...) nous observe, tout en travaillant sur le banc de muscu. Il s’approche et me montre comment faire pour soulager les douleurs de mon fils d’adoption : il appuie d’une manière plus... appuyée... sur l’endroit exact des douleurs, ce que je ne sais pas faire, tant je privilégie la douceur. Finalement, l’homme nous montre un carton posé sur l’étagère à pharmacie. Dedans, des sortes de pânsements chauffants dont j’ignorais l’existence. Deux de ces cataplasmes posés diffuseront leur chaleur toute la journée, ou quasiment.

Dire au revoir à tous est un déchirement tel que j’en oublie ma belle amie Mallo, qui se précipite au moment où la voiture de ma Nathouille se prépare à partir vers la route...

J’embrasse avec émotion ceux que je laisse, y compris Faris, tchadien qui m’appelle « la Tchadienne » depuis notre 1ère conversation au cours de laquelle je lui indiquais que j’avais vécu 2 ans dans son pays, et y avais passé mon bac.

Ma Nath’ arrive vers 15h, ce qui me détend un peu, puis c’est la saison des adieux, ou plutôt, des au revoir, car je sais très bien que je reviendrai. C’est comme l’Afrique, une fois qu’on y a goûté...

Les larmes aux yeux, certes, mais je tiens bon jusqu’au RV avec mes « covoitureurs » sur un parking de la sortie St Pierre... où je craque en montant dans la voiture qui m’amènera jusque chez ma fille, en région parisienne.

Lundi 13 juin

Mal à m’endormir, et mal dormi, pas arrêté de penser à ce et à ceux que j’ai laissés en partant hier... Malgré les rires de mon petit amour, les sourires de ma petite princesse, le bel accueil et l’amour de ma fille et de son mari.

Et, tout à coup, ce soir, une vague d’émotion, cafard... que je tente de cacher. Cela ne dure que quelques secondes, je suis si heureuse de me retrouver en famille, mais dur de se sentir « dédoublée », situation et impression bizarres et déstabilisantes...

PS : oublié de dire combien j’étais heureuse de revoir Elsa, ma voisine de covoit’ du 10 mai... J’aurais aimé discuter plus longtemps avec elle, mais les journées sont si denses que les visites sont facilement perturbées par les demandes incessantes.

FIN Ce sentiment d’impuissance devant les besoins me poursuit, comme il poursuit chacun de ceux qui donnent et se donnent dans ce contexte.

J’ai certainement oublié des millions de choses, mais la relecture me permettra, avec le recul, de développer certains passages. Je ne sais pas encore ce que je ferai de ces pages, ni de celles qui relatent mes luttes aux côtés de mon amie Esmé, en faveur de nos amis Roms, ni de celles qui racontent notre Marche qui a duré deux mois, du 2 octobre au 10 décembre.

Peut-être un livre, comme en ce qui concerne l’exclusion de la rue, deux essais-témoignages d’un investissement au Samu social de Paris, puis au Village de l’Espoir.

SUITE de l’aventure :

28 juin

Pourquoi avoir posé le mot « Fin », puisque je vais retourner régulièrement au campement ?! Les liens avec tous me manquent, mais surtout travailler avec tous. Enseigner m’a plu, côtoyer les enfants également, même s’il faut une patience dont je n’ai pas tout le stock avec moi !

Et puis, l’énergie communicative de Zim... Vers la mi-juillet, j’y serai donc, pour une dizaine de jours.

En attendant, je sais que les gaz lacrymo ont continué à pleuvoir, jusque dans la cour de l’école...

Lundi 20 juin 2016, 14h45

Un appel résonne. Les réfugiés courent vers la barrière qui “protège” la rocade portuaire, barrière elle-même séparée de la jungle par un no mans land de plusieurs dizaines de mètres. L’idée, c’est d’entrer dans les camions qui passent sur la route, et de rejoindre enfin l’Angleterre après des mois d’attente au milieu des rats et des poubelles. La police se fait dépasser et réplique par un gazage en masse des migrants qui parviennent à découper à plusieurs endroits le double grillage barbelé qui longe la rocade portuaire.

18h environ. Deuxième dougar. Mais rapidement, on constate une arrivée massive de flics (CRS et BAC) pour protéger les barrières. A la fin de leur opération, on dénombrera une dizaine de camions, 2 canons à eau (à noter que les canons à eau en usage à Calais ne sont pas les “simples” canons à eau que l’on voit habituellement en manifestation, mais des camions 4×4, plus gros, plus puissants, et tous terrains), l’effectif de policiers qui va avec, et surtout la répression. En somme, les policiers prennent leur revanche. Au passage, les flics gazent l’intérieur de la jungle, et certaines cabanes situées en bordure sont endommagées par des tirs de lacrymo (plastique du toit brûlé). A noter que la préfecture interdit depuis maintenant plusieurs mois l’approvisionnement en matériel de construction, dont les baches font partie. Les personnes présentes pour filmer les violences et apporter les premiers soins aux blessés sont particulièrement visées par les tirs de grenade et de flashball. Au moins l’un d’entre eux a été touché à l’épaule, et une grenade lacrymogène a manqué de quelques centimètres une personne agenouillée au sol en train de pratiquer les premiers soins à un blessé, une grosse partie de matériel de secours étant perdu dans la bousculade qui s’en suit pour échapper au gaz. Deux volontaires des cuisines, simples témoins des évènements de l’après-midi, sont arrêtés le soir en sortant de la jungle, et subiront 48 heures de garde-à-vue. Un réfugié arrêté à proximité de la jungle, a été tabassé par les policiers alors qu’il se trouvait déjà à terre et menotté.

Finalement, la police restera postée pendant de nombreuses heures sur la dune articielle qui longe la jungle et la coupe de l’accès à la route. Toute sortie de la jungle est interdite à ses habitants par un cordon de CRS renforcé de camions de CRS et des 2 canons à eau qui resteront jusque très tard à l’entrée du camp. Le lendemain, toute sortie/entrée par la route habituellement utilisée pour aller en ville est interdite, obligeant les habitants de la jungle à faire un détour à pieds de 20 minutes pour pouvoir se rendre en ville. A noter que le harcèlement policier s’est intensifié ces dernières semaines avec régulièrement des blessés par flashball au niveau du visage (machoire, yeux, des genoux, du thorax, des épaules ; ainsi que des vols d’argent (dont vol de l’allocation allouée à ceux qui ont formulé leur demande d’asile sur le territoire français) et de matériel personnel (dont téléphones).

Ce jour-là du 20 juin, j’écrivais :

Huit jours que je suis revenue du campement de Calais. Je prends peu à peu conscience de l’expérience extra-ordinaire que je viens de vivre. Je commence juste à réaliser ce que j’ai vécu. Il m’est encore plus insupportable de penser que des êtres humains, notamment des enfants, soient entassés dans les conditions que l’on connaît maintenant. La vie est difficile dans le campement, je pleure aussi les êtres assassinés à la frontière d ela Turquie, je pense à ces amis Syriens rencontrés à Calais, à ces familles aperçues Porte d’Italie, en revenant sur Paris, à ces enfants arborant un bout de carton, sur lequel est inscrit « J’ai faim », je viens de Syrie ». L’homme est-il devenu fou, gouverné par des fous à qui tous pouvoirs a été donné ? L’homme a-t-il oublié qu’il EST la nature, qu’il est l’AUTRE ? Dieu argent a gagné, Mâmon, comme on peut le lire dans la Bible. Il est sur tous les fronts, monsieur FRIC, tatoué sur la peau des esclaves que nous sommes devenus. Il a gagné en transformant l’homme en être stressé, formaté, que son cœur n’a plus ni temps ni place pour l’AUTRE, noyé qu’il est dans ses soucis quotidiens. Pendant ce temps, certains profitent du peuple en le saignant à blanc, et en lui désignant un coupable... loin d’en être un !

Quand le sage montre la lune, l’idiot, lui, regarde le doigt Confucius

Mercredi 13 juillet

Me voilà enfin revenue à Calais Nathalie, ma « pas chti » m’attendait comme prévu devant la gare de Frethun. Petit tour au Cap Blanc Nez, avant-goût de la balade promise dans quelques jours. Séance photos dont je suis la star ! Merci mon amie.

De retour dans cette école unique, au cœur de ce qu’on appelle « la jungle », quelle joie de retrouver les lieux, les amis ; Zim’, Rami, Mehdi, Marie, Mallo, Amanda (mon ange irlandais), les absents me manquent/ Heureuse de retrouver également Faris, mon fils tchadien, de faire la connaissance d’autres bénévoles, arrivés durant mon absence.

La soirée déjà bien avancée est toujours aussi agréable et conviviale, Vivement demain !

Jeudi 14 juillet

Je me rends compte en fin de journée que ce jour est un jour spéciak pour certains, pour une autre raison que pour moi, et pour chacune des personnes ici. Motivée « à donf », je commence à aider les amis du campement à apprendre le Français. D’aucuns diraient que j’enseigne ! Lorsque je sors de ma chambre, la cour est emplie de vie, il y a au moins 40 ou 50 « élèves » par petits groupes autour d’un ou une bénévole, et dans la classe, tout autant sinon plus. Peu à peu, plus un mètre carré de libre, nous avoisinons les 150 ! C’est tout simplement merveilleux, dans le sens premier du terme. Comment imaginer que l’on pourrait casser cette réalisation ?! Comment les pouvoirs pourraient-ils imaginer y parvenir ? Il y aura résistance, on ne détruit pas une école, la vie qui l’anime, on ne détruit pas l’espoir. Parole de Liliane !

Pause repas, puis, rencontre avec les parents d’Arthur, ce jeune homme dont les difficultés personnelles n’ont pas perturbé sa motivation. Avec ses amis, il a rédigé et illustré un livre sur la naissance et les origines de l’Ecole Laïque du Chemin des Dunes. La présentation est originale, vraiment bien pensée (titres, photos, etc.)... quel boulot !

Je retrouve Nathalie, (n°3 ?!), Teresa, et Moussa, aussi ému que moi, et tant d’autres dont le nom m’échappe...

Je réalise que pas un enfant n’était présent en cette journée ; normal me dit-on, le 14 juillet est férié !

Je me lance dans le rangement de la salle de vie. C’est le travail d’une « mama » ! Il est tard lorsque nous apprenons ce qui s’est passé à Nice... Le monde devient fou, le monde est devenu fou, le monde est fou, décidément.

Samedi 16 juillet

Vendredi, bien avant 10h30, de nombreuses personnes attendaient déjà devant le portail de l’école. La classe s’était remplie rapidement, la cour également. Heureuse de retrouver encore ces élèves motivés et intéressés, à tel point que d’un ou deux, le groupe atteignit vite la quinzaine, face au tableau posé par terre ou sur une chaise dehors. Mon cours de Français se déroula agréablement, et d’une manière vivante, un vrai régal. Révision des chiffres, et composition d’un dialogue facile, sur le quotidien. Ensuite, ce fut le tour de l’alphabet. Comme il est difficile pour certains de prononcer « i grec », tout comme il leur est difficile de prononcer « mercredi »... Ceci dit, ça l’est parfois pour moi aussi, limite dyslexique ! Je leur ai alors proposé de me piéger moi aussi, en m’apprenant l’alphabet arabe. Après tout, ils verraient ainsi combien cela peut être compliqué pour moi de prononcer correctement certains sons. Le cours de Français se transforma alors en cours d’arabe, délivré par deux professeurs aux petits soins. Tout à coup, en me retournant pour reprendre le cours... du cours... je m’étais aperçue que mes élèves avaient déserté. J’étais vraiment désolée, ce qui fit beaucoup rire ceux qui étaient restés pour m’inculquer leur langue...

En fin d’après-midi, Nathalie 3 m’a emmenée en courses, je suis revenue avec des lunettes (enfin !), ce qui m’a permis de travailler sans avoir mal aux yeux. Entre la paire (loupe) oubliée en quittant de l’école en juin, et celle que je n’ai pas retrouvée en arrivant le 13, je me sentais bien mal à l’aise. Ce matin, Zim’ m’a proposé de le suivre, lui, Marine et Arnaud, qui préparent des images sur les origines de la jungle, et souhaitent tourner une fiction avec les résidents du campement. Nous faisons le tour du site, nous parlons chiffres (150,000 € par jour pour la sécurité, une centaine de nouveaux arrivants et presque autant qui réussi à partir, 120 sanisettes pour plus de 7000 personnes...), nous parlons espoir... En rentrant, un peu de rangement, puis nous partons en course pour le repas du soir. L’école se vide, des visiteurs arrivent. Echanges, rires, et le « fufu » de Zim’, c’est l’pied !!!!

Dimanche 17 juillet

Levée tôt, motivée pour la matinée. Mais, au moment où les élèves ont commencé à arriver par dizaine, j’ai eu comme une envie de freiner mes ardeurs ! C’est le premier pas qui compte, dit-on... En effet, une fois commencé, le cours est carrément motivant. Les élèves eux-mêmes choisissent ce qu’ils veulent apprendre, en Français bien sûr. En tous cas avec moi. L’alphabet, les chiffres, les jours, les mois, et quelques expressions ou phrases sur des préoccupations courantes.

Presque 14h ? C’est possible, ça ?! Sustentons-nous donc !

Rangement de l’infirmerie-vestiaire ensuite, tri des stylos, feutres, crayons papier et autres couleurs, taille-crayons, gommes, colle, etc.

Au moment où l’école va fermer, un « élève » me demande de l’aider à réviser certains détails. Ben, bien sûr...

Le soir s’installe, petite lessive. Ce qui est une activité bien plus plaisante qu’il y a un mois, lorsqu’il pleuvait encore, et ventait !

Lundi 18 juillet

Ce matin, nous avons encore remarqué cet avion qui tourne autour du campement, S’agit-il de repérages en vue du démantèlement ? Nous craignons pour l’avenir. Il était question que Hollande passe dans la « jungle » avant le 14 juillet, puis après. Il était question que le démantèlement se fasse en juillet, puis en août, puis en septembre. Mais, à quoi sert-il d’avoir monté des clôtures hérissées de barbelés agrémentés de lames de rasoir ?!!! Et d’ériger un mur prochainement ?! Ah mais oui, que je suis bête, cela fait bosser les potes !

Depuis que je suis arrivée, le soleil s’en donne à cœur joie, et nous n’irons certainement pas jusqu’à nous plaindre ! Mais... ben voui, les coups de soleil s’étendent à une bonne partie de la population bénévole. Et ce n’a rien à voir avec une bronzette volontaire, mais au fait que, dans la cour de l’école, il est difficile de trouver de l’ombre à certains moments de la journée. Pourquoi rester alors dans la cour, pourrait-on se demander ; ben juste que les élèves sont tellement nombreux que des « îlots » d’enseignement y sont légions, par manque de place dans la classe. Encourageant, non ? Autre encouragement, généré par un travail en... de Marine : un Calaisien est venu visiter l’école. Jusque-là, pourquoi pas. Le sujet de notre joie, et de la satisfaction de mon amie a pour origine une conversation dans un bar non loin de notre espace scolaire. Marine est donc allée dans ce bar, afin de travailler un peu à l’écart de l’effervescence et du bruit. Elle a été témoin d’une conversation difficile à supporter pour elle, vu son engagement aux côtés des personnes vivant dans le campement. Puis, attiré par la jeunesse et le charme de la jeune fille qui les intriguait, ils ont commencé à poser des questions. Etait-elle journaliste ? Que faisait-elle là ? Très spontanément et simplement, elle a expliqué les raisons de sa présence calaisienne, et de son engagement. Devant l’étonnement de ces personnes, elle leur a proposé de venir se rendre compte par elle-mêmes de se qui se passait sur le site. Elle a donné son numéro de téléphone ; elle était même prête à emmener l’un d’eux sur le champs ! C’était peut-être un peu prématuré... À sa grande surprise, quelques heures plus tard, il avait fait le pas. Marine lui a fait faire le tour du propriétaire, et me l’a présenté. Nous lui avons montré la classe des enfants (qui lui rappelait, disait-il, la classe de son enfance), ainsi que la fresque qu’ils avaient réalisée à l’arrière de l’école. Il n’en revenait pas, très impressionné, disait-il, par ce qui se passait sur place, par la convivialité qui y régnait. S’il a avoué qu’il était fâché par ce qui arrivait parfois aux voitures de ses potes, ou autres, il s’est montré réceptif à l’idée que cela relevait de la survie. De notre côté, nous lui avons avoué que ce genre de mésaventure arrivait même aux bénévoles... Bien sûr, cela nous choque et nous agace, pour ne pas dire nous révolte, mais, encore une fois, nous savons que c’est une question de survie, ce qui ne signifie pas que nous excusions quoi que ce soit. Nous comprenons, point.

Notre ami, nous a quittées éclairé et limite rayonnant...

Rangement balayage de la classe enfant, puis... crêpes !!! D’autres s’occupent du « vrai » repas, et nous nous retrouvons tous dans la salle de vie.

Mardi 19 juillet

Aujourd’hui, c’était relâche, mon amie Nath m’a emmenée marcher au Cap Blanc Nez, moi et un de nos amis. Bonne façon de prendre du recul : marcher, prendre des couleurs, manger, recommencer... tout ça enrobé d’une bonne dose d’amitié et d’humour. Le paysage est magnifique, je dirais même grandiose, bon mix entre les montagnes et la mer, foison de couleurs, entre vert pomme, vert-jaune, vert bouteille, émeraude aux nuances presque violettes, bleu azur, et lumière, lumière... Et chaleur, chaleur ! La fin d’aprèm’ est teintée de tristesse et d’inquiétude : en écoutant la radio en voiture, nous venons d’apprendre qu’il y a eu intervention des forces de police dans le campement. Si nous pensons tout d’abord aux affrontements toujours possible, ou à un début de démantèlement, nous sommes vite fixés, les magasins, restos et autres bars, ont été en partie vidés de leur contenu. Commerce illégal. Si j’étais vulgaire, j’écrirais comme je me suis écriée : « mon Q, oui » ! Tout est illégal, notamment la manière dont sont traités ces gens, avant leur arrivée, pendant leur séjour, et parfois après, tabassés qu’ils sont dès qu’ils sont arrêtés. D’ailleurs, à ce propos, parmi les précisions qui me sont données à mon retour à l’école, j’obtiens l’info suivante : un gars s’est retrouvé à l’hôpital, en mauvais état, après que des CRS se soient occupés de lui... Mais, après tout, si ces derniers ont été violents avec cet homme (comme il arrive avec tant d’autres), on ignore pourquoi tant d’acharnement car, armés comme ils sont, il était aisé pour eux de l’appréhender.

En tout cas, me dis-je avec ironie, madame Buccio a donc réalisé qu’il y avait risque sanitaire... Mais quelle hypocrisie, et ces putains de merdias, quels courtisans ! Parce qu’enfin, poser quelques dizaines de « sanisettes » pour que des milliers de personnes en galère (7000) puissent faire pipi et caca à l’abri des regards, faut être vraiment mauvais en maths, hein ?! Et ne pas savoir ce qu’est l’hygiène... Quant aux douches, elles sont inexistantes... sauf dans la « prison ». Vous savez, ces containers-dortoirs, sans aucun confort ?! Ah, c’est vrai, y a des rats... oui, des rats, parce que les poubelles et les containers sont rares, et le ramassage ne se fait pas assez souvent. Vider les restos, les commerces, et les bars, la solution ? Affamer, empêcher les gens de se faire quelques sous, la solution ? Oui, j’ai la rage ! Un jour, faudra bien qu’ils rendent des comptes, TOUS. Politiques et courtisans.

Soit. En revenant bien après 22h, je retrouve tous les amis dans la cour de l’école. Il fait chaud, pas un chat dans la salle de vie. Qui eut cru que l’on pouvait avoir trop chaud à Calais ?! Ok, c’est le bord de mer, mais c’est Calais, quand même ! La journée fut belle, pourtant, mais, après ces infos révoltantes, la tristesse s’installe un peu au cours de notre petite "incursion" en soirée au sein de cette ville dans la ville, aussi étendue que certains villages chez nous dans le sud de la France, et que là où j’habite, il n’y a guère plus d’habitants... Car je remarque le nombre de tentes, nombreuses) greffées récemment au paysage du site, là où nous avions l’habitude de prendre des photos. Nous nous emmêlons les pieds dans les cordes... Partout, au bord des chemins longeant les falaises de sable, celles-ci ont été rongées par pelles et pioches pour pouvoir créer un espace où poser tentes et cabanes.

La nuit sera courte, difficile d’aller se coucher... Impuissance, révolte, tristesse... ESPOIR !

Mercredi 20 juillet

Notre site grouillait de vie aujourd’hui encore, élèves comme enseignants. Peut-être un peu moins de monde au début, mais les CRS étaient encore en mission dans le campement, comme la veille. Alors, sans doute n’était-il pas aisé de passer pour se rendre en cours. Nous avons été préoccupés toute la journée par ce qui se passe en ce moment dans la jungle.

Pas besoin de moi comme « teacher », rangement de la salle de vie, de la cuisine, réception d’un camion regorgeant de vivres, de vêtements, et de matériel scolaire. Vaisselle.

Rien de bien spécial, journée dense, mais pas le cœur à écrire...

Jeudi 21 juillet

À nouveau cet avion et ces hélico dans le ciel, comme pour bien stresser la population du campement, à qui on ôte le droit de vivre en les affamant, après la confiscation de la nourriture par les CRS, emmenant provisions, eau, bouteille de gaz etc., dons d’asso et de l’Auberge des Migrants. Rappelez-moi dans quel pays on vit ? N’en déplaise aux haineux, des lois régissent ce pays, auxquelles contreviennent allègrement les responsables de ce pays, mais qui ont été écrites et votées dans le but de protéger l’humain, d’où qu’il viennent, et quelque soit son origine. Se revendiquer républicain, c’est accepter cela, non ?!!!

Et les zélés qui empêchent tout bénévole de se rendre à l’école, alors que chacun est muni d’un laisser-passer, ou un ordre de mission. Si, si, des termes venus d’une autre époque !

Qu’à cela ne tienne, nous continuons à recevoir cahiers, stylos, crayons, craies, feutres Weleda, et à distribuer les fournitures scolaires à nos élèves, rapidement nombreux, malgré le cirque policier. Une bise plus que rafraîchissante m’amène à me placer en plein soleil pour mon dernier cours. Nous abordons une conversation, où il est question de la météo du pays dont sont issues les personnes qui sont assises à mes côtés, du paysage de leur contrée. Puis, nous échangeons à propos de leurs souhaits, de leurs rêves, de leurs ambitions. Deux voudraient devenir mécano. Tous savent qu’il est préférable de posséder un permis de conduire. Nous discutons des modalités, code puis conduite, et du prix élevé.

Nous nous séparons pour aller manger, il est tard, et la distribution unique de la journée promet d’être épique pour eux. Sans les « shops », difficile de s’approvisionner. Le meilleur moyen d’abaisser un être humain, c’est de le mépriser en faisant de lui un assisté, le meilleur moyen d’obtenir qu’il se soumette... ou qu’il se rebelle, ce qui semble souhaité, afin d’avancer les arguments en faveur du démantèlement, en cas de nouveau affrontements. Ne plus laisser à l’humain que la seule recherche de la satisfaction de ses besoins premiers, c’est l’empêcher d’être suffisamment disponible pour réfléchir, lutter et se défendre.

France, pays des misères, terre d’écueil !!!

Les adieux sont difficiles. Ma Nath « pachti » est venue exprès sur le site pour me dire au revoir, un amour.

Je dérange ma belle Mallo au milieu de son cours, je fais le tour des amis, Mehdi, Marie, et tant d’autres. Je rate certains, occupés ailleurs, comme Marine et Arnaud, nos filmeurs comme les aurait appelés mon amie Esmé. Ai-je dit au revoir à Marco ? A Rachelle, aux 2 amis qu’elle a aidés ? J’ai un doute, une fois montée dans la voiture de Nathalie (3) le cœur bien gros, promettant de revenir en septembre. En septembre, vraiment ?

Si démantèlement il y a, que va devenir l’école ? Comment les enfants seront-ils scolarisés ? Qui enseignera les adultes, et comment cela se passera-t-il ?

Je rêve d’une chaîne humaine autour du camp, surtout lorsque les CRS arriveront par centaines, obéissant comme de bons chienchiens à leurs maîmaîtres, virant avec patience et amour les résidents, y compris enfants et nourrissons, comme ils le font si bien avec les Roms, sur qui ils se sont entraînés, sans se soucier du lieu où chacun cherchera à se poser. Malgré ma colère, je ne souhaite à aucun de ceux qui prennent ce genre de décision ni à aucun de ceux qui obéissent aveuglément à ces ordres , de vivre un jour le quart de ce qu’ils font vivre à leurs congénères. Depuis que je suis partie, je prends sur moi à tous égards. D’abord, par rapport aux miens que j’ai retrouvés, afin que mon cœur leur soit dispo, car je suis encore « là-bas ». Ensuite, je tente de transformer la force de ma révolte en énergies positives... Répondre à la haine et à la connerie humaine par l’amour, la patience, et la tolérance.


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